L'art nouveau, la carte postale, partie 1
Pourquoi consacrer un ouvrage à la carte postale illustrée ? La réponse nous est donnée par un journaliste anglais : "Quand les archéologue du XXXsiècle commenceront à fouiller les ruines de Londres, ils s'intéresseront avant tout à la carte postale illustrée, meilleur guide qui soit pour comprendre l'esprit de l'époque Edouard VII. Ils recueilleront et rassembleront des milliers de ces petits cartons et reconstruiront notre époque à travers les étranges hiéroglyphes et les images que le temps aura épargnés. Parce que la carte postale illustrée est un témoin candide de nos distractions, de nos passe-temps, de nos us et coutumes, de nos attitudes morales et de notre comportement." (1907, James Douglas, Préface).
Peu de livres sont consacrés à la carte postale illustrée, considérées peut-être comme un art mineur selon le crédo de l'Art nouveau qui est "l'art dans tout" et "l'art pour tous". Et pourtant ce type de message à la fois visuel et verbal marque le début de la civilisation de l'image : il est en même temps le reflet de la culture figurative et des moeurs de la société. Les artistes ont représenté aussi bien des centres artistiques comme Le chat noir ou des femmes du quotidien qu'on appelait le style " La petite femme". Les autres thématiques majeures sont le sport, les paysages avec la représentation des stations balnéaires marquant le début des loisirs de masse, tous les phénomènes marquants de la Belle Epoque. Albert Guillaume est par exemple un des " reporters graphiques" des fastes du beau monde.
Justement, produit de la société de masse, elles en reflètent les mythes, les nouveautés... Les cartes postales ont en outre un lien avec la publicité et les affiches : en 1872, elles permettent de faire la publicité pour les illustrations sur Londres de Gustave Doré. Mais les décorations ne sont pas là seulement pour la joliesse ou pour l'aspect commercial, elles représentent parfois des critiques sociales ( Théophile Steinlen) par le biais des caricatures ou pendant les guerres, elles incitaient à la souscription pour les emprunts nationaux. Ce beau livre abondamment illustré présente des biographies à la fin de l'ouvrage, bien que lacunaires souvent, ce domaine n'ayant pas fait d'archives systématiques, et des illustrations classées par pays. Des origines de la carte illustrée aux différentes techniques d'impression, cet ouvrage montre bien qu'elle est un moyen de "propagande esthétique" selon l'expression de Steinlen. Il faut dire qu'à ses débuts, la carte postale était moins un moyen de communication qu'une affaire de collectionneurs...
* R. Kirchner ( Autriche) et Berthon (France), "La série des chemins de fer".
* Harrison Fisher ( Etats-Unis) et Mucha (Bohême)
L'art nouveau, La carte postale, G. Fanelli, E; Godoli, Celiv, 375 p.
challenge "l'art dans tous ses états" de Chelbylee
Hitchcock, La corde
* tournage de La corde.
Saviez-vous que Hitchcock avait toujours rêvé de filmer une pièce de théâtre ? Il a réalisé en partie son rêve avec La corde, pièce à l'origine intitulée Rope's end de Patrick Hamilton. Le dramaturge s'est inspiré d'un fait divers qui s'est déroulé à Chicago dans les années 1920 : l'affaire Leopold-Loeb. Hitchcock a d'ailleurs innové techniquement en ce qui concerne le tournage du film : premier film en couleur, il voulait tourner en continu les scènes, ce que ne lui permettait pas les bobines de pellicules qui étaient trop courtes, mais effectivement, on a l'impression en regardant le film qu'il n'y a pas de coupures...Sur la photo, on comprend aussi que vu la taille des caméras, le tournage fut une véritable prouesse pour le réalisateur mais un enfer pour les comédiens !
Mais de quoi nous parle La corde ? deux jeunes étudiants Brandon et Phillip décident par jeu de tuer un jeune homme, David, une de leur connaissance. Toujours dans l'esprit de jeu - mais combien macabre et lugubre ! - les deux jeunes hommes décident de fêter cet événement et invitent les parents de la victime, l'amie de David... mais aussi leur professeur qui partage leurs idées et leur a enseigné des préceptes peu moraux comme mettre au rang d'art, le crime... D'emblée, on est confronté à la mort du jeune David, où se situe alors l'intérêt du film ? : dans la tension qui ne cesse de grandir : la nervosité des personnages, les soupçons de l'ancien professeur, l’inquiétude des parents qui ne voient pas venir leur fils... créent une tension insoutenable : vont-ils être démasqués ? Est-ce un crime parfait ? On retrouve avec plaisir le traditionnel mélange de suspense, d'humour macabre du célèbre réalisateur et une ambiance de huis-clos étouffant... Le personnage de Brandon est particulièrement effrayant dans son cynisme à la Dorian Gray : alors que le meurtre vient d'être commis, il s'écrit joyeusement : " Que la farce commence" ! La corde est un excellent Hitchcock !
Pour l'anecdote - et il y en a beaucoup dans le making off à voir absolument -, le film n'eut pas le succès escompté à cause semble-t-il de l'homosexualité latente des personnages : d'ailleurs, jamais l'équipe de tournage, la production etc... ne prononça ce mot et disaient " en" : le professeur "en" était aussi. D'ailleurs, Hitchcock a supprimé à la lecture du script, tous les "my dear" entre Brandon et Phillip, trouvant que ce mot montrait explicitement qu'ils "en étaient". Cary Grant refusa d'ailleurs le rôle du professeur de peur qu'on croit qu'il "en" était... ah ! Amérique puritaine... Le making off est aussi intéressant par les informations apportées sur le travail de Hitchcock, et sur son portrait qui se dessinent à travers les témoignages des acteurs et notamment du scénariste Arthur Laurents... Où est Hitchcock ? Dans chacun de ses films, le réalisateur a l'habitude de faire une courte apparition, le trouverez-vous ?
Hitchcock, La corde, 1950, 1h23, avec James Stewart, John Dall, Farley Granger.
Challenge "Hitchcock" organisé par Titine et Sabbio. visionnage commun avec titine, son billet ici.
Chroniques, Maupassant
*Monument hommage à Guy de Maupassant, Raoul Verlet.
En lisant un article de Mariane Bury, "Maupassant pessimiste ?", je me suis posée la même question qu'elle : Existe-t-il un Maupassant gai, optimiste puis pessimiste ? Deux périodes ? Non, en s'appuyant sur la nouvelle "L'infirme" et d'autres chroniques, elle démontre que Maupassant a toujours été un pessimiste... En fait, à bien regarder ses oeuvres, les deux faces, farcesque et tragique, se côtoient subtilement dans toutes ses oeuvres. Dans "L'infirme", le narrateur rencontre dans un train un ancien soldat, qui devait se fiancer à Mlle de Mandal, devenu infirme. Aussitôt le narrateur de s'imaginer dans un romanesque sentimental que l'infirme a épousé la jeune fille. Comme dans la littérature que Maupassant qualifie de " sirop", " sympathique et consolante" ( "Autour d'un livre"), la jeune fille se sacrifie car elle l'aime véritablement. Et puis une autre version lui vient, à l’opposé de la première : la jeune fille soigne ce vieux débris, dans une vie faite de misère... On nage donc en plein naturalisme. La vérité chez Maupassant sera tout autre... et plus vraisemblable.
Pendant longtemps, j'ai considéré Maupassant comme un triste disciple de Shopenhauer, modèle de tous les fins-de-siècle. Il n'y a qu'à lire "Coco", où un pauvre cheval après toute une vie de labeur devient le martyr d'un paysan brutal, cynique, dépourvu d'âme qui prend plaisir à le faire mourir de faim par cruauté gratuite... Ironie du sort, là où fut enterré le cheval - où il souffrit le supplice de Tantale- l'herbe pousse plus dru. La lecture du "Gueux" confirmera cette première vision de même que" Le parricide". Il suffit de lire Les contes du jour et de la nuit pour se rendre compte qu'il y a plusieurs suicides, morts violentes, actes cruels...
Puis après une lecture attentive, on s’aperçoit que son écriture est davantage sarcastique, la satire et la caricature n'est jamais loin : lorsque dans "Au Printemps", il met en garde les hommes contre la félonie des femmes, il écrit : "Alors ma campagne se mit à courir en gambadant, enivré d'air et d'effluves champêtres. Et moi, je courais derrière en sautant comme elle". N'est-ce pas une parodie de roman sentimental ? Et dans "Une partie de campagne", Mme Dufour est comparée à un sac : "Mr Dufour que la campagne émoustillait déjà lui pinça vivement le mollet, puis, la prenant sous les bras, la déposa lourdement à terre comme un énorme paquet". On ne pourrait mieux critiquer la petite-bourgeoisie. Là où Maupassant est délicieusement ironique, c'est dans une chronique comme "Nos optimistes" : en réponse à une plainte d'Halévy, membre de la glorieuse Académie Française qui se se lamente de l'envahissement du pessimisme, l'auteur d'Une vie, propose quelques lois : "Art. 2 - il est rigoureusement interdit sous peine de deux ans à vingt ans de travaux forcés d'être ou de paraître malheureux, malade, difforme, scrofuleux, etc...etc... de perdre un membre dans un accident de voiture, de chemin de fer, à mois qu'on ne se déclare aussitôt satisfait de cet événement. [...].Art 8- Il est interdit à tous Français riche et bien portant de s'apitoyer sur le sort des misérables, des vagabonds, des infirmes, des vieillards sans ressources, des enfants abandonnés, des mineurs, des ouvriers sans travail et en général de tous les souffrants qui forment en moyenne les deux-tiers de la population, ces préoccupations pouvant jeter les esprits sains dans la déplorable voie du pessimiste. [...]. Art 10 - Quiconque parlera de Decazeville ou de Germinal sera puni de mort."... Maupassant pessimiste ? Pas si sûr... Je ne fais qu'effleurer quelques aspects de son oeuvre mais j'espère que ces quelques lignes vous donnerons envie de feuilleter ces chroniques et nouvelles délicieusement féroces...
Maupassant, Les contes du jour et de la nuit, folio, 233 p.
Choses et autres, Maupassant, qui rassemble de nombreux articles tels que " Le fantastique", Les bas-fonds", " Les soirées de Médan", " Par-delà "..., Livre de poche, 498 p.
Plusieurs sites sont consacrés à Maupassant : maupassantania.
Portrait-souvenir de Balzac, Simenon
* Georges Simenon at work, 1960, Jean Lattès, http://chagalov.tumblr.com/post/3426146290/georges-simenon-at-work-1960s-by-jean-lattes
Sous ce titre trompeur de Portrait-souvenir de Balzac, on peut découvrir de nombreux textes et articles de Simenon, riches par leur diversité : il décrit de grands écrivains dans la Revue Sincère, que ce soit Daudet, Maurice Barrès ou bien il défend Maupassant, tout en affirmant que " tout ceci n'est qu'opinion d'un homme qui se défend d'avoir des idées". Sous ce titre est aussi rassemblés des conférences, des articles sur le roman policier et des préfaces...
Le portrait de Balzac est court mais extrêmement vivant. Aucun élément nouveau n'est avancé par rapport à d'autres biographies mais il met en valeur la vocation d'écrivain de Balzac, son génie romanesque... Comme un personnage de la comédie humaine, Balzac, une fois arrivé à Paris ne cessera de rechercher le succès. De nombreuses citations et extraits de lettres apparaissant comme un catalogue complètent ce portrait dynamique et admiratif de l'auteur du père Goriot : " L'idée monumentale ne lui viendra d'ailleurs qu'assez tard, à quarante deux ans. Et pour le mener à bien, il faudra, comme il le répète si souvent, sacrifier sa vie privée, son bonheur personnel.". (p.47).
Dans une autre conférence "l'aventure est morte" qui se présente comme une causerie, il parle de la mort de l'aventure géographique ; car c'est le roman qui est en fait la véritable aventure : " Et dans le grand Nord, en pleine Laponie, j'oserais à peine vous dire quel moyen de transport nous attendait. Un traineau, bien sûr ! Mais un traineau tiré par une grosse motocyclette américaine qui pétaradait comme un dimanche de course sur la place d'une petite ville (p. 138). Au passage, il égratigne volontiers les colons.
Mais ce qui frappe dans cette série d'article, c'est le portrait de l'écrivain Simenon qui apparaît en filigrane : parle-t-il de la genèse d'un roman de Maigret qu'il nous conte les conditions dans lesquelles il l'a écrit - lors en Hollande après l'achat de l'Ostrogoth qui lui permit de voyager dans toute la France et en Europe... Car Simenon a beaucoup voyagé, jusqu'en Amérique. Quand il parle de Daudet, se profile le visage malicieux du jeune journaliste qu'il était. Et puis c'est aussi un grand causeur : veut-il nous parler des codes du roman policier, il l'aborde grâce à une anecdote sur Victor Hugo lors d'une représentation d'Hernani. Ainsi portrait de l'homme et théorie littéraire se mêlent intrinsèquement dans un style vivant et bref... C'est donc une manière agréable d'aborder une partie de l'oeuvre journalistique de Simenon, tout en découvrant quelques parcelles de sa biographie...
Portrait-souvenir de Balzac, Simenon, Bourgois, 299 p.
Merci à dialogue pour ce partenariat et à Caroline.
Au mois de mai... " tout ce qui est utile est laid" ( T. gauthier)
* The sorceress, Warterhouse.
♥ Avec le retour du soleil, beaucoup de challenges fleurissent : on pourrait même parler de "challengeite aigue "avec Shelbylee : vous pouvez donc vous inscrire au challenge sur de "l'art dans tous ses états" organisé par Shelbylee...accompagné d'une filmographie, d'une bibliographie...
♥ L'irrégulière propose de gagner le DVD de la délicatesse sur son site ici. Toujours en liaison avec une sortie d'une adaptation cinématographique, Cryssilda nous propose le dépaysement assuré faisant gagner de nombreux cadeaux ayant traits à Sur la route de Kerouac ; ici. Zola est à l'honneur chez Lilly, Tackeray chez Titine, Elizabeth Peters chez miss Léo, Daniel Deronda chez Shelbylee avec de nombreux conseils humoristiques, Tracy Chevalier (La jeune fille à la perle) avec claudia, Kate Sumerscale, L'affaire de road Hill house chez Allie... Quant à Cryssilda, elle s'ennuie avec " la dernière conquête du major Pettigrew"... Les vampires vous fascinent ? Arte propose un documentaire intitulé " vampires et morts-vivants au Moyen Age" sur une fouille récente en Irlande comportant des sépultures "déviantes"....
Une déception : J'ai abandonné coup de foudre à Bollywood après une demi-heure de dialogues ineptes et quasi inexsistants. Comble pour ce film Bollywood, les danses ne sont pas particulièrement remarquables : les jolies demoiselles se contentent de secouer un peu la tête, les hanches et de glousser beaucoup... Malgré de jolies couleurs, l'ennui s'installe rapidement bien que le film soit criard et braillard... C'est une version très dégradée d'orgueil et préjugés : Mais où est Jane Austen là-dedans ? Comédie de Gurinder Chadha, avec Aishwarya Rai, Martin henderson, Danielgillies, vu par Shebylee.
♥ En ce moment, je lis l'écriture sarcastiques de Maupassant, ses chroniques, l'écriture diabolique d'Une histoire sans nom et des diaboliques de Barbey d'Aurevilly et l'écriture feuilletonnesque de Ruiz Zafon ( el principe de la niebla). Un visionnage commun de Mais qui a tué Harry ? et La corde est prévu avec titine : que lisez-vous ? Voulez-vous joindre au visionnage commun ?
lovecraft, Par-delà le mur du sommeil
L'univers de Lovecraft est inimitable, original et absolument particulier. En entrant dans ses nouvelles, on sent tout de suite sa fascination pour les histoires de possessions, de sorciers et de sciences occultes, sans compter folie et mythes antédiluviens... Que ce soit dans "L'affaire Charle Dexter Ward" ou "Le monstre sur le seuil", un personnage ou le héros prend la parole pour déclarer que sa folie n'en n'est pas une mais qu'ils ont été confrontés à des forces occultes... Des enquêtes sont soigneusement menées d'un point de vue historique ou scientifique. Quoi de plus naturel ? Stonehenge ou les sorcières de Salem ont fasciné plus d'une personne tout en conservant tout leur mystère...
"La folie rôde dans le vent nocturne" ("Le molosse"): Une grande place est aussi laissée à l’architecture gothique, médiévale, ruines, temple ou des maisons isolées. Au croisement de la sciences fiction, du conte fantastique et du récit mythique, les histoires de Lovecraft provoque le doute : les personnages sont-ils fous ? Qu'est-ce qui les a conduits à la mort ou à tuer ? ainsi, dans "L'affaire Charles Dexter Ward", on est amené à se demander si le jeune homme est vraiment possédé par un sorcier, son arrière grand-père. Une histoire similaire est développée dans "Le monstre sur le seuil" où un jeune homme tombe sous la coupe de sa femme, légèrement diabolique... Mais la jeune femme se comporte de la même manière que son père : l'a-t-il possédée et cherche-t-il à prendre possession du corps du jeune homme ? " Les rats dans les murs" commence dans une atmosphère gothique pour finir dans le meurtre et l'épouvante : un homme dont toute l'ascendance comporte des meurtriers et une malédiction de famille, décide de retourner dans le manoir anglais de ses ancêtres. Là, il ne cesse d'entendre des rats sans jamais les voir, jusqu'au moment où il découvre une antique stèle dans la cave, descendant vers les abîmes...
L'innommable, l'invisible, le surnaturel sont omniprésents mais pas effrayants... Ces êtres informes créent surtout une aura de mystère et de doute s'appuyant sur des superstitions... tout repose sur les perceptions des personnages dont on met en doute souvent l'équilibre mental. Certains événements sont assez répétitifs, les forces des ténèbres étant souvent liées à l'odeur de souffre, à des formes sans formes... L'auteur semble obnubilé aussi par les décadents et leurs histoires morbides. S'il cite Huysmans qui a écrit La-bas, histoire de Gilles de Rais et autres monstrueux personnages, il semble qu'il soit influencé par toute l'atmosphère fin-de-siècle et le goût du satanisme et de l'ésotérisme du XIXeme siècle finissant : on retrouve diverses influences littéraires mais détournées vers l'épouvante... Le monstrueux, les secrets sont développés avec talent dans ces nouvelles qui sont des variations autour de mêmes obsessions, une vision de l'enfer et de l'invisible...
L'horreur de Dunwish, Folio.
Par-delà les murs de sommeil, Lovecraft, folio SF, 333 p. qui rassemble les nouvelles suivantes " L'affaire Charles Dexter Ward", " celui qui hantait les ténèbres", " Le monstre sur le seuil", " Les rats dans les murs", "Par-delà le sommeil".
Lu aussi par Titine.
Jeeves, occupez-vous de ça, P.G. Whodehouse
Il faut absolument lire Wodehouse pour découvrir son ton délicieusement décalé et fantaisiste, et un personnage hors norme, pince sans rire comme Jeeves. Il n'est d'ailleurs pas toujours le héros des nouvelles de Wodehouse, qui accorde une large place à des "molusques", des jeunes gens versatiles souvent sous la coupe d'un oncle à héritage. C'est le cas de "L'escapade de l'oncle Fred". Tout commence au Drones club, où Pongo arrive dans le désarroi : pourquoi est-il si hagard ? Tout simplement parce que son oncle Fred va débarquer à Londres et qu'il ne se passe pas une minute sans qu'il ne crée scandale et excentricité. La décision de l'oncle d'aller en banlieue lui permettra-t-il d'éviter le scandale ? Bien sûr que non ! il entre dans une maison d'un inconnue en faisant passer son neveu pour un toiletteur de perroquet... Les situations burlesques vont s'enchaîner jusqu'à une conclusion faussement métaphysique mais véritablement burlesque.
Quant à la nouvelle "Jeeves, occupez-vous de ça!", on voit l'impertutable Jeeves entrer au service de Bertram Wooster. Ce dernier doit épouser Lady Florence Worplesdon aussi autoritaire et aimable qu'un Cerbère. Bertram doit faire disparaître un manuscrit, les Mémoires de son oncle à héritage, contenant des révélations scabreuses sur le père de Lady Florence. Cette dernière exige la disparition de cet amas de scandales. commence alors l'histoire de ce crime : en effet, là où Wodehouse excelle, c'est dans la démesure et le décalage de ton : le simple vol de manuscrit se mue en infâme crime dans la tête du pauvre Bertram. " Mais je me souviens parfaitement que le pauvre type passait la majeure partie de son temps précieux à se débarrasser du corps dans des mares, ou à l'enterrer et je ne sais quoi encore ; et tout ça pour le voir se dresser à nouveau devant lui. Ce fut environ une heure après avoir enfermé le paquet dans la commode que je me rendis compte que je me mis exactement dans le même pétrin". Il pense aussitôt à faire comme les soldats en temps de guerre qui mangent les messages : mais comment peut-il manger un Mémoire entier ? Sur un mode héroï-comique, nous suivons les rocambolesques aventures de Bertram, heureusement aidé de Jeeves... On peut difficilement ne pas tomber sous le charme de l'humour et de la légèreté wodehousienne...
Jeeves, occupez-vous de ça, P.G. Wodehouse, Pocket bilingue, 143p.
Vagues souvenirs de l'année de la peste, J.L. Lagarce
* image du site Jean Luc Lagarce : http://www.lagarce.net/scene/ensavoirplus/idspectacle/16/idcontent/2174
Le théâtre de Jean Luc Lagarce est un théâtre déroutant. P. Pavis le qualifie de "dramaturgie dissolvante" : il n'y a plus d'intrigue ni de personnages caractérisés. Quant à F. Sarrazac, il parle "d'infradramarturgie", avec la disparition du dénouement, l'absence de véritable dialogue... Le texte théâtral lagarcien repose sur le principe de la réécriture, Vagues souvenirs de l'année de la peste étant une réécriture de L'année de la peste de Defoe et Les règles du savoir-vivre dans la société moderne pastiche le manuel des bonnes manières de la baronne de Staffe. Cette réécriture se joue au coeur de son oeuvre elle-même, puisque Histoire d'amour présente des composantes présentes dans Derniers remords avant l'oubli...
"Rien jamais ne se dit facilement" (Juste la fin du monde) : Mais ce qui fait l'originalité du théâtre de Lagarce, c'est son écriture de la répétition, les répliques avançant en spirale, grâce à des autocorrections, à des cristallisations autour d'un mot... L'un des principaux thèmes de Lagarce est l'impossible communication des êtres. bien qu'influencé par l'absurde d'un Ionesco ou d'un Beckett, la tragédie des personnages lagarciens ne se fait pas par une remise en cause du langage mais par une mise en scène de la parole impuissante. Pour éviter le conflit et pour contourner la difficulté de dire, une dame prend la parole et énonce toutes les règles de politesse dans toutes les situations de la vie dans Les règles du savoir-vivre dans la société moderne. L'élaboration de ce catalogue raisonné des règles de politesse - et non de vaisseaux - sert de ressort comique et d'humour souvent noir ou décalé : "Si l'enfant naît mort, est né mort, il faut quand même, tout de même, déclarer sa naissance, déclarer sa naissance et déclarer sa mort et un médecin devra attester que la mort a précédé la naissance"(premiers mots de la pièce) ou lors de "On n'entame pas de conversations. On a l'air triste.On fait un effort"...
"le complexe de Shéhérazade" (Florence Léca) : Dans Vagues souvenirs de l'année de la peste, on assiste à une suite de monologues formant des fragments de récits - l'épicisation du texte théâtral selon la formule de Bretch - donnant différents points de vue sur la fuite de Londres que laquelle s'est abattue la peste. Evidemment, cette situation morbide et dramatique engendre des conflits, des haines, l'égoïsme... Chaque dialogue est séparée par le symbole suivant (...) exprimant une impossible harmonie entre la parole des personnages, chacun d'entre eux étant enfermé dans leur propre logos... Mais la mort que les personnages fuient, qu'ils cachent par leur logorrhée, ne fait que retarder une mort imminente : les personnages retournent à Londres où se déclenchent le "Grand Incendie". Le personnage lagarcien engage une lutte contre la parole mais aussi contre la mort... Ce théâtre atypique peut paraître au premier abord difficile d'accès, voire déplaisant, ressemblant à un théâtre du quotidien, mais progressivement, on se laisse prendre à sa poésie, à son lyrisme, à sa prose spiralée...
"- L'homme ( Daniel Defoe ?) : De nous, il ne reste pas grand chose... presque rien, quelques mots... des fragments... et puis aussi les objets auxquels nous tenions tant, et la vie encore... A la fin de cette année-là... nous devions déjà être au beau milieu du mois de novembre... l'automne... il pleuvait, la pluie, le vent... A la fin de cette année-là qui... comme chacun sait... qui avait été, par-dessus tout... terrible... " terrible entre toutes... nous pouvions entendre, au hasard des rencontres... des marchands ou vagabonds nous rapportaient ces nouvelles... nous pouvions entendre que dans la ville de Londres, la peste avait achevé son oeuvre... Nous commencions à oser nous réjouir de cela et personne ne s'inquiétait encore... plus qu'il n'est nécessaire en pareil cas... de savoir si l'épidémie cessait le plus naturellement du monde, par la lassitude de la mort... ou par manque de victime... faute de combattant se livrant à elle... (...) ( premières lignes de Vagues souvenirs de l'année de la peste).
Pour en savoir plus sur l'auteur : le site qui est lui dédié ici.
Vagues souvenirs de l'année de la peste, J. L. Lagarce, Les intempestifs.
Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, J. L. Lagarce, Les intempestifs,45 p.
Challenge en scène " catégorie Musset", organisé par Bladelor.
* Edit 05/05 : Claudia a vu Juste la fin du monde.
A la folie, Pascal Marnet
Pour commencer, on découvre des personnages que tout oppose, un directeur de théâtre M. Langle et une jeune fille prête à tout, journaliste de mode. L'un vit difficilement le deuil de sa conjointe Ludmilla, se débat dans des problèmes financiers et la mise en scène de la nouvelle de Melville, Bartebly qui semble être un naufrage... Joanna est une jeune fille audacieuse, arriviste qui lutte pour sa survie et qui parvient à se faire engager comme journaliste par un prestigieux journal. Sentiments humains, banalités, quotidien ? Non, lorsque Pascal doit aller chercher un des cahiers noirs écrits par sa défunte Ludmilla, des événements mystérieux s'enchaînent en cascade transformant sa vie en capharnaüm. De ces 11 cahiers, un autre est destiné à Joanna...Que recèle ces 11 cahiers pour déchaîner de tels événements ? A qui sont destinés les autres cahiers ? Quel lien unit ces deux personnages ?
Les descriptions succinctes laissent beaucoup de place à l'intériorité mouvementée des personnages et soudain on a assiste à la naissance du mystère autour de ces cahiers noirs sans compter une suite d'aventures des plus rocambolesques : jusqu'aux dernières lignes, on reste sous le charme de cette intrigue bien ficelée, rondement menée et qui prend un tour vraiment inattendue. Le réalisme - avec mention de sac Prada, robe Chanel et tutti quanti, de l'évocation de Paris, de la Corse et de Nice - est contrebalancée par l'enquête policière et une certaine fantaisie grâce à des faux-semblants, des fausses pistes et des meurtriers multiples... Seule les métaphores et les comparaisons qui coulent à flot et parfois incongrues dérangent un peu la lecture de cette haletante intrigue : ... une belle surprise !
Pascal Marnet, A la folie, 175 p. , France-Empire. Merci à l'auteur, dont vous pouvez voir le site ici pour ce roman dédicacé ! Lu et aimé par L'irrégulière
Le malade imaginaire adapté par Chalonge
* Aquarelle de Pascale Bordet
Christian de Challonge a adapté plusieurs romans dont Malevil de Robert Merle, ou des aventures de Maigret - Maigret et le marchand de vin et Maigret chez le ministre. Depuis 2007, il s'attaque au répertoire classique en adaptant L'avare, puis Le malade imaginaire et Le bourgeois gentilhomme. Il se veut fidèle au texte du dramaturge même si on relève ça et là des coupes obscures dans les tirages - notamment la première - et des changements - malheureux ? - de vocabulaire en supprimant des mots comme "aheurté".
Molière dépassé ? Le rire n'est-il pas historique ? Et pourtant la mécanique de la comédie moliéresque fonctionne encore, on rit de cet hypocondriaque raillé par sa servante Toinette, rusée comme tout bon valet ou servante de Molière : "Il mange, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade", dit ironiquement Toinette. Béralde, frère d'Argan critique la médecine et les médecins refusant les progrès de la science. Les passages de franche comédie avec le personnage de Thomas Diafoirus aussi benêt que niais qui souhaite faire voir une dissection à sa promise et qui oublie ses compliments appris par coeur, qui ne sait employer pour faire la cour à Angélique que le jargon des débats à coups de distinguo, négo, concedo, dico.. succèdent à des moments plus grinçants avec le personnage plus sombre de Béline, voulant arracher l'héritage aux enfants d'Argan et se réjouissant de sa fausse mort...
Le malade imaginaire est une comédie-ballet dont l'adaptation garde des traces : dans de nombreuses scènes sont présents des personnages typiques de la commedia delle arte, troupe ambulante présente dans la cour d'Argan, qui ajoute une touche de couleurs, de fraîcheur... Mais Chalonge n'a retenu que deux des intermèdes les plus efficaces, privilégiant la fluidité des scènes donnant un grand naturel à toute l'adaptation filmique, les plus cocasses, celui où Angélique et Cléante improvise une petite pastorale et celui où Argan est fait médecin, à l'instar Mr Jourdain devenant grand mamamouchi. Si Argan critique le théâtre de Molière en disant : c'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins", nous avons envie de lui répondre par les mots de Sainte Beuve : " Molière est avec Shakespeare l'exemple le plus complet de la faculté dramatique, et à proprement parler créatrice". Décors, hauts-de-chausses, pourpoints, fraise, rien ne manque pour nous faire entrer dans cette belle adaptation qui ne finit pas si bien que ça...
Le malade imaginaire, Molière, Classique Larousse, 188 p.
Le malade imaginaire, chalonge, 1h45, 2008, avec Christian Clavier et Marie-Anne Chazel
Challenge en scène " catégorie Musset", organisé par bladelor.























