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"La littérature vous jette dans la bataille , écrire, c'est une certaine façon de vouloir la liberté, si vous avez commencé, de gré ou de force vous êtes engagé", disait Sartre dans Qu'est-ce que la littérature. Didier Daeninckx a aussi cette vision de la littérature et dans Meurtres pour mémoire, il dénonce certains dysfonctionnements du système politique. Publié en 1977, ce deuxième roman noir de Daeninckx, aborde l'un des points sensibles, scandaleux de l'histoire contemporaine. La guerre d'Algérie n'a pas épargné la France car depuis 1954, des mouvements nationalistes luttent pour l'indépendance de l'Algérie. Le 17 octobre 1961 des algériens, vivants à Paris, manifestent de manière pacifique contre le couvre feu qu'on leur impose. Face à ces hommes désarmés, des femmes et des enfants, les CRS ouvrent le feu sur la demande du préfet de Paris, Veillut. Profitant de la confusion, un homme abat  Roger Thiraut, un jeune historien dont la femme attend un enfant. Un chapitre plus loin et vingt ans plus tard, son fils devenu lui aussi historien est  tué à Toulouse dans des conditions mystérieuses. L'inspecteur Cadin commence une enquête qui va l'amener sur les traces du passé, remontant jusqu'à la seconde guerre mondiale.
Quels sont ces meurtres évoqués dans le titre ? Ce sont bien sûr les meurtres des Thiraud mais aussi celui des algériens : ces hommes sans défense qui sont brutalisés. Ce roman noir dénonce en effet, les exactions commises mais passées sous silence pendant la plus grande manifestation des algériens, en France à cette époque. Mais ce sont aussi des meurtres plus lointains et anonymes, liés à la seconde guerre mondiale. La scène première, celle de la manifestation, est d'ailleurs racontées par plusieurs témoins, comme le photographe Rosner, la femme de Roger Thiraud ou le réalisateur belge Deril, montrant ainsi par là combien combien cet événement a marqué la vie de ces personnes, par son injustice et sa violence gratuite. En voyant le documentaire de Deril, présent sur les lieux, l'inspecteur Cadin pense : "Les images défilèrent, toutes plus insoutenables les unes que les autres. La première partie du document avait été tournée depuis une voiture roulant à travers Paris. Une multitude d'affrontements opposaient des manifestants désarmés, hébétés, à des groupes compacts de CRS, de gardes mobiles décidés et motivés. L'absence de son donnait plus de poids encore aux scènes de violence".
Roman à clés, Daeninckx dénonce aussi les dysfonctionnements du pouvoir qui a maintenu un homme déjà coupable de crimes. C'est tout d'abord les agissements de Maurice Papon qu'a voulu dénoncer Daeninckx. Il critique aussi le système politique et la loi du silence qui pèsent sur certains conflits. Certes c'est un roman noir avec des meurtres, un mobile, mais aussi un roman historique, étant donné que deux épisodes majeures de l'historie contemporaine sont évoqués : la plus grande manifestation algérienne en France et la collaboration sous Vichy. Peut-on parler de travail d'historien ? Daeninckx explique qu'il a écrit son livre en s'appuyant sur des articles de presses et des lettres de survivants de la manifestations. L'auteur explique, dans le paratexte, son travail de recherche :

" Je suis allé à la bibliothèque nationale et j'ai dépouillé la presse de l'époque. Il y avait quelques informations datant de 1961 sur le 17 octobre. J'ai lu les pages des faits divers qui racontaient qu'on retrouvait des dizaines de cadavres dans la Seine, dans les écluses, au Havre, à Rouen, et encore un peu partout, comme ça, pendant des mois. Et puis, j'ai rencontré des témoins et j'ai consulté la presse clandestine. Un jour, un Algérien m'a donné un document extraordinaire, des photocopies de lettres : le FLN après la manifestation avait demandé aux survivants d'écrire tout ce qu'ils avaient vu. Il y avait là deux cents lettres poignantes qui ont été les principales sources d'émotion et de vérité de Meurtres pour mémoire. de plus, même s'il n'y avait pas eu de travail historique sur le 17 octobre 1961, de petites choses existaient de façon dispersée : un article dans Les temps modernes, d'autres dans L'express, des articles de Françoise Giroud, de Marguerite duras et également de Jean Cau.

Les deux premiers chapitres se mettent lentement en place et la temporalité est très complexe, faisant des incursions dans l'Histoire, qui sert la phrase en exergue : "en oubliant le passé, on se condamne à le revivre". Cependant, ce livre est passionnant de part son intrigue policière bien ficelée et surtout par sa dimension historique et la force de la dénonciation. Un roman remarquable qui lutte aussi contre l'oubli...
Challenge_histoire_essai_1Meurtres pour mémoire, Daeninckx, Bibliothèque Gallimard, 378 p.

Lu dans le cadre du challenge histoire.