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Il est impossible de résumer une oeuvre aussi dense et une pensée aussi complexe que celle de cette philosophe. Cependant, voici quelques aspects que j'ai retenus de ma lecture de ce livre indispensable aussi bien d'un point de vue humain que philosophique. Lorsque l'enlèvement d'Eichmann - responsable "des affaires juives et de l'évacuation" sous le troisième Reich - à Buenos Aires est annoncée, H. Arendt demande à The New Yorker de couvrir le sujet. Elle commence par décrire les juges, la Cour, les témoins... non pour en faire un simple compte-rendu mais une analyse du procès. Elle observe notamment de nombreuses irrégularités dans le procès et s'interroge sur la légitimité de ce tribunal qui a été formé à Jerusalem car, pour elle, le plus grand crime d'Eichmann est un "crime contre l'humanité", faisant par-là une distinction avec le "crime contre le peuple juif".

Elle analyse donc les arguments de la défense et de l'accusation d'un point de vue juridique. Commençons par les reproches qu'elle adresse à ce tribunal : tout d'abord, elle évoque le fait que les " tableaux", c'est-à-dire l'évocation de l'histoire des témoins, l'arrière plan historique interfèrent inutilement avec le procès. Les témoins n'ont pas de rapport direct avec Eichmann. Même si H. Arrendt nie faire de l'histoire, elle est amenée, à cause de la carrière d'Eichmann dans le parti SS, à évoquer des déportations du Reich, de l'Europe orientale, de l'Europe orientale d'une manière précise et documentée, en s'appuyant sur des sources historiques qui sont récapitulées dans le post-criptum.

D'autres analyses montrent comment Eichmann est devenu un bouc émissaire : on l'accusait d'avoir été à l'origine de l'organisation de la "solution finale", au point d'influencer Hitler. Ainsi constate-t-elle qu'on lui attribue des fonctions et un pouvoir qui n'étaient pas les siens. A contrario, elle remarque qu'Eichmann ne parle qu'à travers le langage du Reich, un langage plein de clichés. Dans le post-criptum, elle cite des sources mais elle revient aussi sur la définition de la banalité du mal ( p. 440), une notion clôturant son chapitre intitulé " Jugement, l'appel et l'exécution" et qui allait créer une polémique souvent par des gens qui n'avaient pas même lu le livre : Qu'on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point dénué de pensée, que cela puisse faire plus de mal que tous les mauvais instincts réunis qui sont peut-être inhérents à l'homme - telle était la leçon qu'on pouvait apprendre à Jérusalem" et elle souligne " l'étrange lien entre l'absence de pensée et le mal"( p. 495). Alors qu'on reproche à H. Arendt d'avoir défendu Eichmann, il semblerait plutôt qu'elle ait justement mis à l'épreuve la faculté de penser propre à chaque humain au lieu de suivre aveuglément les jugements rendus. En outre, l'ironie qui ne sied pas, selon certains, à ce type d'ouvrage et de circonstance, est aussi une forme d'insoumission, me semble-t-il, à une pensée toute faite...

Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem, Folio histoire, 512 p.

Billet de Nathalie ( la vie page à page) .Participation au challenge de Miss Léo, présentation ici.