05 janvier 2011

Manfield park, jane Austen

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Le roman de Jane Austen ( biographie Larousse), Mansfield Park est une oeuvre atypique comparée à Orgueil et Préjugés ou Raisons et sentiments. Au-delà de la peinture psychologique et celle de l'amour entre quatre jeunes gens, Mansfield Park développe une véritable fresque du tout début du XIXeme siècle.

Fanny Price est une parente pauvre, recueillie par la soeur de sa mère, Lady Bertram. Leur soeur Madame Norris et les filles Bertram montrent un certain mépris envers elle. La vie semble se dérouler lentement, à Mansfield park jusqu'à l'arrivée d'Henry et Mary Crawford, jeunes aristocrates oisifs de Londres. Tout d'abord Henry semble courtiser l'aînée des Bertram, qui doit se marier à l'insignifiant Mr Rushworth, puis après le mariage de celle-ci, il décide d'épouser Fanny. Jeu ou amour véritable ? Amoureuse de son cousin Edmund, qui souhaite être ordonné prêtre, Fanny ressent des sentiments contradictoires lorsqu'elle voit ce dernier amoureux de Mlle Crawford. Mary, va-t-elle suivre ses sentiments ou son inclination pour l'argent et une vie frivole ? Fanny, succombera-t-elle à la pression sociale qui l'oblige à épouser Mr Crawford ou à ses sentiments pour Edmund ?

Au-delà du marivaudage, J. Austen aborde de nombreux sujets comme la question de la religion ou du théâtre. Mansfield Park est aussi riche que complexe : tout d'abord l'éducation  des jeunes filles prend une grande place, soulignant le danger d'un apprentissage par coeur, qui repose sur les arts d'agrément contrairement à l'éducation de Fanny Price qui lit et sait se forger une opinion propre. La sévérité du père, Mr Bertram, empêche l'affection de ses enfants de se manifester : ils n'osent s'ouvrir à lui, ce qui va amener le désastre sentimental de ses filles tandis que l'adoration de Madame Norris pour les soeurs Bertram développe, au contraire, leur vanité. Quant aux Crawford, leur inconstance et leur frivolité découlent d'une indépendance précoce...

Ces personnages sont-il réalistes ? Exceptés Mme Norris et Mr Rushworth qui n'évoluent pas et restent secondaires et risibles, et contrastant singulièrement avec le dernier chapitre extrêmement rapide comme dans Lady Susan, les autres personnages n'ont rien de manichéens ; au contraire, l'auteur cherche à travers de longs dialogues, à montrer les dilemmes des héros, leur tourments..
La fracture sociale entre les personnages est très importante : le milieu d'origine de l'héroïne Fanny est très éloigné de celui des Bertram, grands propriétaires terriens, ce qui permet à l'auteur de dépeindre la vie de ces pauvres gens. La description de Portsmouth, ville natale de Fanny permet aussi à l'auteur de montrer le développement de la marine anglaise, lié à l'extension de l'Empire.  Les colonies anglaises sont d'ailleurs évoquées à plusieurs reprises.

Ce roman, souvent qualifié d'insipide, se révèle être beaucoup plus riche que les autres oeuvres de l'auteur. Certes les longues conversations sur l'embellissement des jardins ou l'atermoiement des jeunes personnages peuvent paraître ennuyeuses mais ils ont leur importance. Comme le rappelle la préface, il faut connaître l'époque pour comprendre ce livre, étant donné que J. Auten en donne un reflet des habitudes d'une société en pleine mutation. Assurément, une très belle oeuvre.

Quand est-il de l'adaptation ? Le film réalisé par I. B. Mac Donald, il a opté pour une simplification extrême : certaines paroles sont reprises, la trame générale est respectée mais la question de l'éducation, la richesse des sentiments sont bien mal représentés. Mansfield Park est un film certes élégant, aussi bien au niveau des décors que des acteurs, mais il ressemble davantage à une comédie sentimentale enlevée qu'au roman de J. Austen. Surtout, Fanny n'y est guère semblable au roman : espiègle et bruyante, elle n'a plus rien en commun avec le personnage timide et raisonnable de .J Austen. Reprenant la problématique très austenienne du mariage d'argent ou d'amour, ce film réducteur est pourtant une très belle comédie...

Jane Austen, Mansfield Park, Archi poche, 562 p.

Autres romans : Northanger abbaye, Orgueil et préjugés, Lady Susan

Mansfield Park, réalisé par I.B. Mac Donald, avec Billie Piper, Blake Ritson et Hayley Atwell, 95 min, 2009.

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06 décembre 2010

Seule contre la loi, Wilkie Collins

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Considéré comme l'inventeur du roman policier d'énigme, Wilkie Collins mérite bien cette réputation. Lecteurs,  si vous avez déjà lu un de ses romans, vous savez que les intrigues mystérieuses et palpitantes et  que les victoriens excentriques peuplent ses romans. Dans Seule contre la loi, une jeune femme nommée Valéria prend la plume pour raconter les sombres heures qu'elle a vécues juste après son mariage : un jour pluvieux et triste, à peine mariée à Mr woodville " au sourire lumineux et plein de bonté", différents incidents alarment notre jeune héroïne. La famille de son mari refuse d'assister à la cérémonie de mariage, ses amis refusent de parler de cet homme... De coïncidences en coïncidences, la jeune femme est confrontée à un angoissant secret qui plane sur le passé de son mari. Pourquoi s'est-il marié sous un faux nom ? Elle découvre après quelques péripéties, la véritable identité de celui qu'elle a épousé en trouvant un livre chez le major, ami de son mari : "  compte-rendu complet du procès d'Eustace Macallan, accusé du meurtre de sa femme". Cet homme qu'elle adore et qu'elle vénère est-il un assassin ? Elle ne peut le croire et commence seule et envers tous une enquête éprouvante  : qui a tué sa première femme ? va-t-elle trouver des indices pour innocenter son mari ? 

Seule contre la loi est certainement le plus fantasque des livres de Wilkie Collins, surtout au niveau des personnages qui comprend une galerie de portraits insolites et de l'intrigue qui repose sur des coïncidences forcées et des hasards extravagants. Quoique le secret soit révélé rapidement, ce roman met en scène une véritable enquête haletante et plusieurs personnages tout à fait distrayants et haut en couleur, à commencer par le major,  Fitz David "Don Juan" sur le retour qui apporte une touche comique. Quant à Miserimus Dexter, c'est un personnage tout droit sorti de la cour des miracles hugolien : infirme, il semble fou à lier, vivant entouré de tableaux sanglants, se prenant pour Lear... La description de ce personnage est une véritable prouesse !

Mais revenons à l'héroïne, une hystérique oie blanche au départ : "Où que vous alliez, j'irai avec vous ! m'écriai-je. Amis, réputation, peu m'importe ce que j'y perdrai. Je ne suis qu'une faible femme, Eustace, ne me rendez pas folle ! Je ne saurais sans vous. Je veux devenir votre femme, votre femme je serai ! Telles furent les paroles échevelées que je proférai avant de laisser mon désarroi et mon affolement s'exprimer en un accès de larmes et de sanglots". Il faut dire que la misogynie de l'époque n'épargne pas les femmes : "Si vous étiez capable de contenir votre curiosité, dit-il sombrement, nous pourrions être raisonnablement heureux. J'avais cru épouser une femme exempte des imperfections propres à son sexe. une épouse digne de ce nom devrait avoir suffisamment de bon sens, pour ne pas mettre le nez dans les affaires de son mari, affaires qui ne la regardent en aucune façon". Ainsi, c'est de cette manière qu'un mari victorien s'adressait à sa chère femme ! Cette jeune fille très impressionnable et très sensible s'évanouit facilement et rougit encore plus facilement mais plus les épreuves semblent insurmontables plus elle s'entête et brave le danger : et pourquoi ? pour sauver un mari lâche et veule, qui ne songe qu'à fuir devant chaque obstacle qui se dresse devant lui ! C'est d'ailleurs ce personnage de détective amateur qui rend si originale cette quête de la vérité, cette enquête à rebours qui en outre est résolue par des moyens inhabituels et est émaillée de trouvailles insolites. L'autre originalité de ce roman est de donner une grande place à l'inconscient et à la folie. La rigidité des lois et des coutumes victoriennes ne semblent être faites que pour être contournées par notre héroïne devenue intrépide. Cette intrigue pleine de circonvolutions vous fera frémir d'impatience : devinerez-vous qui est le véritable assassin ? Cette enquête retorse, comportant procès, amour, trahisons et remords dans la bonne société victorienne est un admirable roman policier extravagant.

Seule contre la loi, Wilkie Collins, Libretto, Phebus, 419 p.

Autres romans : Le secret, Profondeurs glacées, Pierre de lune, L'hôtel hanté
L'avis de Titine ici.

Challenge Wilkie Collins addict de Cryssilda.

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12 novembre 2010

La religieuse, Diderot

 

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Ce qui a commencé comme une joyeuse mystification repose sur des faits réels. Grimm, Diderot ( présentation de Diderot sur le site de la BNF : les essentiels littérature) et quelques autres beaux esprits, s'ennuient après le départ du marquis de Croismare, en Normandie. Ils ne trouvent rien de mieux à faire pour le faire revenir dans la capitale que de lui parler d'une affaire qui l'intéresse fort : le cas d'une religieuse appelée Marguerite Delamarre, qui a été cloîtrée contre son gré, et qui a fait appel à la justice pour sortir de ces monastères où le sort des jeunes filles n'est guère reluisant. Ils écrivent donc des lettres qu'ils signent Suzanne Simonin où elle demande la protection du marquis en faisant appel à ses sentiments pieux et à son esprit éclairé. A partir de ces lettres, présentes dans la préface, Diderot a écrit les mémoires de cette religieuse.

Racontée à la première personne, Suzanne entreprend ses mémoires. C'est une jeune fille enfermée malgré elle dans un monastère, et elle raconte les circonstances dans lesquelles elle dû prendre le voile, pour ensuite s'attarder sur les détails de sa" captivité" : enfant naturel, sa mère lui demande de prononcer ses voeux pour ne plus avoir sous ses yeux, la preuve de son adultère. D'abord réticente, Suzanne est obligée de se plier à la volonté de ses parents qui la tenait enfermée dans une pièce en ne lui adressant plus la parole alors que ses deux soeurs ont été mariées et dotées fort avantageusement. Sa vie devient alors un véritable chemin de croix, subissant des sévices corporels, l'ennui et la solitude dans ces couvents où le sort des jeunes filles dépendent de mères supérieures tantôt hystériques, tantôt fanatiques. L'une d'elle dira aux religieuses à propos de Suzanne, après qu'elle ait décidé de recouvrer sa liberté par le biais d'un procès :  "Marchez sur elle ce n'est qu'un cadavre". Quelques unes obéirent et me foulèrent aux pieds; d'autres furent moins inhumaines. Mais aucune n'osa me tendre la main pour me relever".

"Vade retro satana"  : Ces mémoires, adressée à Croismare, présente une suite de tableaux pathétiques, désigné tel quel par la narratrice elle-même : "vous qui vous connaissez en peinture, je vous assure, monsieur le marquis, que c'était un agréable tableau à voir. Imaginez un atelier de douze personnes, dont la plus jeune pouvait avoir quatorze ans, et la plus âgée n'en avait pas vingt-trois ; une supérieure qui touchait à la quarantaine, blanche, fraîche, pleine d'embonpoint, à moitié levée sur son lit, avec deux mentons qu'elle portait avec bonne grâce, des bras ronds comme s'ils avaient été tournés, des doigts en fuseau, et tout parsemés de fossettes ; des yeux noirs, grands, vifs, et tendres, presque jamais entièrement ouverts, à demi fermé [...]. Mais la grâce, hélas lecteurs, vous l'apprendrez, ne sont pas le sujet de ce mémoire. Lecteurs, vous suivrez avec horreur l''aggravation de la situation de la religieuse et ces tableaux désolants, d'une rare violence morale. Les persécutions sont nombreuses et diaboliques, ayant comme acmé une scène d'exorcisme des plus sombres et glauques : Suzanne nous raconte comment les autres religieuses l'ont dépouillée de ses affaires, l'ont empêchée de dormir... mais ces scènes contiennent aussi une violence satirique dirigée contre le clergé qui croit encore aux superstitions et qui entrave la liberté des femmes. : "voilà l'effet de la retraite. L'homme est né pour la société ; séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son caractère se tournera, milles affections ridicules s'élèveront dans son esprit, comme les ronces dans une terre sauvage. Placez un homme dans une forêt, il y deviendra féroce ; dans un cloître, où l'idée de nécessité se joint à celle de la servitude, c'est pis encore. On sort d'une forêt, on ne sort plus d'un cloître ; on est libre dans la forêt, on est esclaves dans le cloître".

A travers ce passage, c'est la voix de l'auteur et ses idées qu'on entend. Ce livre est excessif, il émeut et choque. Et c'est bien l'objectif de Diderot qui cherche notre compassion pour toutes ces jeunes femmes enfermées malgré elles, privées de liberté.
Certes, on peut parler d'exagération mais ce roman à thèse mêle fiction et réel, car de nombreux cas de démence, de fuite, de morts chez les religieuses ont été notés à l'époque. Ce roman s'inscrit dans la lignée des écrits philosophiques de l'auteur et du siècle des Lumières en dénonçant la violence faite à l'individu, à sa volonté et sa liberté.
Et si lecteurs, vous êtes intéressés par le style de l'époque, de cet auteur, vous pouvez consulter le petit un dossier qui suit la préface et  avec des extraits des Salons écrit en 1763, l'éloge de Richardson, des extraits de l'encyclopédie qui développe et explique la conception romanesque de Diderot, notamment la notion de pathétique. Ce livre effrayant, parfois difficile à supporter devant tant d'injustices, nous fait découvrir l'esthétique du roman sensible du XVIIIeme siècle tout en révélant la plume satirique de Diderot et en nous rappelant la lutte des philosophes contre le fanatisme.

La religieuse, Diderot, Livre de poche, 315 p;

challenge autobiographie de Bleue et violette.

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09 novembre 2010

Prières exaucées, Truman Capote

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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"il y a plus de larmes versées sur les prières exaucées que sur celles qui ne le sont pas". Truman Capote est l'enfant terrible de la littérature américaine : disert, caustique, l'enfant abandonné très tôt par ses parents, a ensuite côtoyé les plus grands, de Marilyn Monroe aux Kennedy. Génial écrivain, il a inventé le roman de non-fiction, "le nouveau journalisme" et De sang froid lui donnera une certaine reconnaissance du milieu littéraire. C'est le matériau de sa vie, ce qu'il a observé parmi la société mondaine, qui lui fournit les anecdotes de Prières exaucées. Mais à la lecture des 3 premiers chapitres, ses amis se détourneront de lui. Pourquoi ce livre a-t-il fait scandale ?

Prières exaucées devait être l'équivalent de "la recherche" proustienne : P. J. Jones est un écrivain abandonné à sa naissance. Se qualifiant lui-même de "couard", "fruste", "opportuniste", il est homosexuel et cynique. Il se met en scène en train d'écrire Prières Exaucées, de même que Marcel le héros de la recherche est en train d'écrire la recherche.  Abordant ses débuts dans un magazine, puis l'échec de ses romans, il les entremêle à ses aventures perverties et douteuses. Voyageant de l'Amérique vers l'Europe, de Tanger à Paris, rencontrant les célébrités de ce monde, il livre des anecdotes sur les personnalités rencontrées. 

Ce roman n'est pas seulement un livre scandaleux : le personnage principal lorsqu'il ne se livre pas à la débauche, peut être très intéressant, en parlant de ses lectures, de son écriture : "Qu'une chose soit vraie ne veut pas dire qu'elle soit vraisemblable, tant dans la vie que dans la l'art. Prends Proust par exemple. tu crois que sa Recherche sonnerait aussi juste s'il était resté scrupuleusement fidèle à l'histoire, s'il n'avait pas transposé les sexes, modifié les événements et les identités ? S'il avait relaté les faits au pied de la lettre ? Mais - c'est là une idée qui m'étais souvent venue - il aurait mieux valu. Moins acceptable mais meilleur."

Cependant, on comprend mieux le scandale lorsqu'il livre les portraits sans vernis social de la société mondaine et cosmopolite. voici le portrait qu'il fait de Sartre : " Un oeil noyé, l'autre à la dérive, ce louchon de Sartre, pipe au bec, teint terreux, et sa taupe de Beauvoir, sentant la jeune fille prolongée, étaient généralement calés dans un coin comme deux poupées de ventriloque abandonnées." Et lorsqu'il évoque plus loin Koesler en ces termes " un nabot agressif toujours prêt à faire le coup de poing". N'est-ce pas là malveillance ? Etait-il utile d'insérer des jugements lapidaires ? Devant les réactions outrées, Capote aurait d'ailleurs dit :" A quoi s'attendaient-ils ? Je suis écrivain et j'utilise tout ce qui me tombe sous la main. Ces gens s'imaginaient-ils donc que je contentais de les distraire ?". Des mondanités aux potins féroces, il n'y a qu'un pas et T. Capote l'a franchi : son ton habituellement badin, moqueur se transforme à la fin de sa vie en paroles abjects...

Il est toujours difficile de dire du mal d'un auteur qu'on apprécie. Et pourtant, on est obligé de reconnaître que cette oeuvre est assez inégale, alternant des descriptions presque poétiques, une teinte, une odeur retenant notre attention, et des scènes parfois vulgaires lorsqu'il aborde la vie sexuelle de ses personnages. Ces scènes crues, le manque de raffinement dans la description des mondanités des années post-guerres empêchent ce dernier roman, laissé inachevé, de Truman Capote d'atteindre son idéal proustien....

Truman Capote, Prières exaucées, Livre de poche, 231 p.

autres romans : petit-déjeuner chez Tiffany, Cercueils sur mesure, Musique pour caméléons

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06 novembre 2010

Truman capote, la traversée de l'été et Petit déjeuner chez Tiffany

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Avec ces deux romans New-yorkais, Truman Capote dresse le portrait de deux femmes aux caractères diamétralement opposés, mais tout en nuance. Le style diffère aussi, étant donné que La traversée de l'été est son premier roman, un roman qu'il disait inachevé puis perdu.

"La belle saison avait pris fin depuis longtemps"

Mais commençons par l'histoire de La traversée de l'été dont le manuscrit a connu une vie mouvementée. Lors d'un déménagement, Truman capote aurait laissé des affaires qui ont été récupérées par sa concierge : quelle ne fut la surprise de tous, de retrouver à une vente aux enchères à Sotheby's en 2005, le premier roman de Truman Capote, avant son succès des domaines hantés.  Grady Mc Neil est la figure principale de ce roman "étouffant" : jeune fille des beaux quartiers, en conflit avec sa mère, elle refuse d'accompagner ses parents pour une croisière en Europe : ce sera son premier été à New-York, seule. Alors que sa mère souhaite "lancer sa fille dans le monde et que ses préoccupations sont matérielles (Dior ou Fath pour la robe de débutante ?), Grady s'interroge sur ses sentiments : Aime-t-elle vraiment Clyde ? Juif, gardien de parking, il appartient à un milieu dont elle ignore tout. La traversée de l'été est un très beau roman sur le gouffre que peuvent créer la position sociale et sur les incertitudes de l'adolescence. Que sait-on de l'amour à 17 ans ?

Petit déjeuner chez Tiffany :

Quant à Holly Golightly, l'héroïne de Petit Déjeuner chez Tiffany , connu aussi grâce à l'adaptation de Blake Edwards, Les diamants sur un canapé, elle est menteuse par nécessité, frivole et superficielle. Insaisissable, elle papillonne, entourée d'hommes. Elle veut être actrice mais reste sans rôle. Demi-mondaine, bavarde, elle ne semble pas sentir le poids de la réalité, indifférente à ce qui l'entoure. Finalement, elle est arrêtée , après avoir été à son insu, mêlée à un trafic de drogue  puis disparaît. Les souvenirs racontés par son voisin écrivain, la montre comme une femme artificielle, mais encombrée par un passé assez lugubre. Voici sa première apparition, assez excentrique, rappelant la voisine qu'a incarné Marilyn Monroe dans Sept ans de réflexion de Billy Wilder : "Le sentiment que l'on m'épiait. Que quelqu'un était dans la chambre. Puis il y eut une succession de coups secs frappés sur la vitre, apparition d'un gris spectral. Je renversai le grog. Il me fallut un certain temps avant que je me décide à ouvrir la fenêtre et à demander à Miss Golightly ce qu'elle voulait. "J'ai laissé en bas un type absolument terrifiant, me dit-elle, passant de l'échelle de secours dans ma chambre. Je veux dire qu'il est charmant quand il n'est pas saoul, mais qu'il se mette à écluser, et vous parlez d'un sauvage ! [...] Elle écarta son peignoir de flanelle grise de son épaule pour me montrer ce qui arrive lorsqu'un type vous mord. Elle ne portait rien d'autre que ce vêtement.".

L'écriture de ces deux romans est extrêmement différente : dans La traversée de l'histoire, le style de Capote est surchargée par des comparaisons surprenantes ou outrées comme "son visage mince, ses traits aussi délicats que des arêtes de poisson, semblaient baignés de miel" ou  "obéissant à sa compagne, une femme couleur de fraise mûre imprégnée de cognac, il se pencha par-dessus la table voisine pour adresser à Peter un salut un peu embarrassé", tandis que celui de Petit déjeuner... est beaucoup plus épuré, proche de sa volonté de "sous-écrire" ses romans... New-York n'a qu'une très petite place symbolique, dans ces deux romans comme l'opposition de la 5eme avenue avec Broadway pour son premier roman, et Tiffany pour le second. Comme dans la plupart de ses oeuvres, les descriptions se font par petites touches, souvent des notations de lumières exprimant soit le désarroi, soit la beauté du monde vu à travers les yeux de personnages : " Du haut du balcon, elle apercevait le faîte des tours et des gratte-ciel qui semblaient trembler, comme menacés de se dissoudre dans le rayonnement brutal de l'après-midi". Le récit de la vie de Holly ne comportent pas de profondeur et paraît assez vain : le sujet est aussi mince que l'intérêt qu'on peut y porter. Grady Mc Neil est une magnifique figure d'adolescente, tout en souffrance et en nuance. De la traversée de l'été, il émane une infinie tristesse touchante : certes, un premier roman à la prose surchargée, mais qui mérite d'être redécouvert. Cependant, détresse et solitude fondamentale des êtres transparaissent dans ces deux récits : n'est-elle pas celle aussi de cet écrivain narrateur de Breakfast at Tiffany's, qui ressemble tant à Truman Capote ?

Petit déjeuner chez Tiffany, Truman Capote, Folio, 188 p.
La traversée de l'été,Truman Capote, Livre de poche, 150 p.

autres romans : Musique pour caméléons, Cercueils sur mesure

Lu dans le cadre du challenge New York d'Emily.

Les avis de Katell, Clarabel, Lou...et je rajoute celle de Mango, Lilly, Karine...

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01 novembre 2010

Indignation, Philip Roth

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Dans son dernier roman, Philip Roth nous livre un destin individuel sur fond de guerre de Corée. C'est à travers les souvenirs d'un jeune étudiant, Marcus Messner, que nous voyons l'histoire de l'Amérique des années 50 se dérouler sous nos yeux. Fils d'un boucher juif, pour échapper à ce milieu et à un père devenu protecteur jusqu'à la folie, il entre à l'université de Winesburg dans l'Ohio. Là, ce jeune homme honnête et travailleur est confronté à un monde conservateur, raciste, dans lequel il a bien des difficultés à s'adapter.

Particulièrement agréable et fluide, l'écriture de ce roman nous entraîne dans la vie de Marcus Messner. Pourquoi cette écriture est-elle si attrayante ? Elle semble livrer en toute simplicité et franchise les pensées même les plus intimes de notre héros. S'appuyant sur des images concrètes issues de la boucherie, milieu d'origine de Marcus, elle révèle une personnalité à la fois droite et honnête mais aussi candide et inexpérimentée. Avec une fraîcheur désarmante, le jeune narrateur nous livre ses premiers émois amoureux à travers une correspondance avec la jeune Olivia et les anecdotes sur son travail à la boucherie kasher de son père qui font parfois sourire. Mais ce roman est aussi très sombre, assombri par la description de la vie d'un étudiant dans les années 50 et l'ombre de la guerre de Corée.

Indignation est d'abord la description de la vie d'une université du Middle West, université réactionnaire et stricte où l'administration s'insinue dans la vie personnelle des étudiants, où changer de chambres à plusieurs reprises peut apparaître comme un signe d'asociabilité, où leur vie sexuelle faisant l'objet d'une observation étroite peut être utilisée contre  eux. La religion aussi est stigmatisée à travers les offices obligatoires et l'ostracisme que subissent ceux qui ne font pas partie de la majorité blanche et chrétienne : " Il y avait 12 fraternités sur le campus mais 2 d'entre elles seulement admettait les juifs". "Etroit" pourrait aussi qualifier la mentalité du directeur et de son président Lenz et de tout ce système universitaire réactionnaire et conservateur, qui mène à la révolte des étudiants, aussitôt réprimée avec renvoi d'étudiants, appelée la "grande razzia des petites culottes". Finalement, il faudra attendre les années 1870 pour que les choses évoluent.

Dans le destin tragique de Marcus, sa vie est assombrie par des tragédies personnelles comme la folie de son père, mais aussi par la guerre très sanglante de Corée où des milliers de jeunes moururent : " Dans la lutte pour occuper la colline abrupte cotée sur la crête escarpée de Corée centrale, les deux camps subirent des pertes si lourdes que le combat se mua en un bain de sang fanatique,comme ça avait été le cas pendant toute cette guerre. Les quelques combattants vaincus et blessés qui n'avaient pas explosé ou été poignardés à mort finirent par quitter les lieux en titubant, avant l'aube, laissant  la montage de Massacre - nom qui fut donné à cette colline cotée dans les récits relatant notre guerre du milieu du siècle - couverte de cadvres et aussi dépourvue de vie humaine qu'elle l'avait été pendant des milliers d'années, avant l'avènement d'une juste cause au nom de laquelle chacun des deux camps massacra l'autre" . Indignation est une tranche de vie sur fond d'histoire américaine des années 50, vue à travers la sensibilité d'un homme au seuil de sa vie, une vie broyée par la société bien-pensante, une vie volée par la guerre barbare. Un très beau roman...

Indignation, Philip Roth, Gallimard, 196 p.
L' avis de Claudia

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30 octobre 2010

Les boucanières, Edith Wharton

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Les boucanières ? Que cache le titre du dernier roman inachevé d'Edith Wharton ? Ce sont 5 américaines, toutes plus belles les unes que les autres confrontées à la société londonienne : "Ah ! mais regardez-les ces demoiselles, les quelques privilégiées que Mrs st George daignait désigner ainsi ! Par caprice, elles avaient décidé de retarder leur entrée et d'arriver toutes ensemble, bras dessus bras dessous, une bande rougissante qui envahit la salle à manger, s'y épanouit comme une branche chargée de fleurs". 

" D'où venez-vous, charmantes demoiselles, d'où venez-vous ? / En si joyeuse bande, me cernant de partout ? (Rossetti)

Saratoga, New York. C'est dans un papillonnement de jupes et une explosion de vitalité, de rire, de gaité, qu' Edith Wharton nous présente les cinq jeunes filles en fleur : la belle Virginie et la mélancolique Annabel St George, la sensuelle Conchita Closson et l'intelligente Lizzy Elmsworth et sa soeur Mabel. Issues de milieux obscures, leur mère désespère de les lancer dans la bonne société américaine, jusqu'à l'arrivée de la gouvernante Miss Testvalley. Celle-ci, fraîchement débarquée de l'Angleterre victorienne, ayant été préceptrice des enfants du duc de Tintagel ou de la noble famille Brigtlingsea, va s'attacher à toutes ces jeunes filles et les lancer dans leur première saison londonnière. Les amours, les espoirs et le bonheur de nos cinq héroïnes dépassera bientôt toutes leurs attentes. Quel est le but de ces jolies aventurières ? Conquérir Londres.

"Vanité des vanités"

Les boucanières est tout d'abord une peinture de la société et des moeurs de la fin XIXeme siècle : milieu social, stratégie, ambition politique, le prestige aristocratique, tous ces thèmes sont présents. Comme dans Chez les heureux du monde, Edith Wharton réussit une magnifique fresque sociale de New York à Londres, dans les années 1870. A l'égal de la "comédie humaine" balzacienne, elle décrit différentes sociétés avec une vivacité reproduisant la vie frénétique, tapageuse de nos héroïnes. Mais loin de s'arrêter à un nombre restreint de personnages, elle dépeint aussi le destin de Miss Testvalley, des sir Helmsley et son fils Guy Twarte, des Tintagel, de la perfide Lady Churt.... Parfois cette peinture se fait délicatement poétique avec la description de sensation, de couleurs, de lieu comme l'apparition des ruines de Tintagel, hors de la brume.

Ce roman est le plus britannique des romans d'Edith Wharton : prenons par exemple, Mrs St George dont le mariage est l'une de ses préoccupations très austeenienne. Elle est aussi ridicule qu'une Mrs Bennet : " moins c'était compréhensible plus c'était éblouissant" se plaît à dire le narrateur de cette femme dont la seule obsession est d'établir ses filles dans de bonne position. La société new-yorkaise est assez vite délaissée au profit de l'étiquette et codes rigides de l'aristocratie anglaise. La confrontation entre les extravagantes américaines et les "momies" aristocratiques anglaises donnent lieu d'ailleurs à de nombreuses situations cocasses.

"Incurables peines de coeur" :

Les boucanières est aussi une subtile description des sentiments amoureux. Pas d'amour romanesque, quoique le destin de Annabel soit digne de celui du conte de fée de ses rêves, mais l'auteur a privilégié l'opacité des sentiments permettant une intrigue sentimentale riche en rebondissements. Autre originalité de ce roman, elle laisse une grande place à la poésie notamment celle de Rosseti, dont les peintures ou tableaux font écho au destin d'Annabel. Plusieurs anecdotes sur le jeune poète Dante Gabriel Rosseti ainsi que ses poésies sont parsemées dans le roman. L'héroïne, nouvelle Proserpine, est aussi influencée par l'aura de la légende arthurienne... même un fragment d'une stèle du trône de Naxos aura un rôle stratégique important !

Les" boucanières" est un terme employé péjorativement par les anglais qui considèrent ces femmes comme de vulgaires étrangères, des pilleurs et des sauvages mais pour Edith Wharton, ce sont des femmes exubérantes et courageuses, transformées par son écriture subtile et ironique, en femmes qui se libèrent des contraintes sociales, dont les portraits font de ce roman magistral un véritable chef d'oeuvre : une fresque éblouissante.

Les boucanières, Edith Wharton, Points, 512 p.

Merci aux éditions points pour m'avoir offert ce livre et permis de découvrir un très beau roman.

autres romans : Chez les heureux du monde, Xingu, Le triomphe de la nuit, Les lettres

Lecture commune avec Mango dans le cadre du Challenge Edith Wharton. Voici les avis de Titine, Lilly...

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28 octobre 2010

Le grillon du foyer, Dickens

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Sous titré "un conte de fées...

Le grillon du foyer a été regroupé, avec un chant de Noel et d'autres récits, dans les Chrismas books, qui ont eu un succès retentissant lors de leur parution. Thème cher à Dickens ( biographie Larousse), pendant la période de Noël, selon les dires de l'un de ses fils, Dickens était particulièrement joyeux et vif car pour lui, cette époque de l'année représentait un moment de générosité et de pardon... Dans ce récit hautement symbolique, il aborde certains aspects de son siècle avec son talent de conteur inimitable.

C'est avec le chant combiné de la bouilloire et d'un grillon que s'ouvre ce récit : si le grillon du foyer des Peerybingle est aussi joyeux, c'est que le foyer de Mary et John Peerybingle ressemble à une famille modèle. Dans ce foyer chaleureux arrive un beau vieillard demandant l'asile. Ensuite, le conteur nous plonge, dans un deuxième chant, dans le foyer des Plummer, de Caleb et sa fille aveugle, qui hélas, ressemble à celui de milliers de misérables sous l'ère victorienne. Caleb fabrique des jouets d'enfant pour le compte du terrible et horrible Gruff et Takleton. Caleb, pour alléger la vie de l'infirme, lui fait croire qu'ils sont choyés par leur employeur et que leur intérieur est magnifique. L'affreux Takleton, comme Scrooge, incarne la méchanceté, et est un tueur de grillon de surcroit ! Il espère se marier à May, une jeune fille beaucoup plus jeune que lui comme le couple que forme John et Mary. Malheureusement, rien ne passe comme prévu : Mary trompe-t-elle son mari ? May va-t-elle épouser un vieillard acariâtre ? Qui est ce vieil homme qui loge chez les Peerybingle ? Caleb a-t-il raison de mentir sur leur sort à sa fille aveugle ?

... Domestique"...

Dickens, conteur sans égal, n'a pas son pareil pour brosser des portraits, voire des caricatures, certes sans profondeur psychologique, ni vraisemblance. Voici celui de Takleton  : "Mais confiné à contrecoeur dans le paisible état de fabricant de jouets, c'était un ogre domestique, qui avait toujours vécu aux dépens des enfants dont il était l'implacable ennemi ; Il méprisait tous les jouets et n'en aurait acheté pour rien au monde ; dans sa malice, il se complaisait à glisser une expression sardonique dans les traits des fermiers de cartons pâte menant leur cochon au marché des crieurs publics annonçant la perte de quelque conscience d'avocat, des vieille dames mécaniques reprisant des bas ou découpant des pâtés, et d'autres articles tirés de son fond [...]. Il excellait en de pareilles inventions. Tout ce qui pouvait évoquer un poney cauchemardesque faisait ses délices" .

Il  n'hésite jamais devant une comparaison incongrue, comme le vieillard qui parle de lui comme d'un colis ou  : " Gruff et Takleton était là, faisant l'aimable avec le sentiment évident d'être aussi parfaitement à l'aise, aussi parfaitement dans son élément qu'un jeune saumon fraîchement éclos au sommet de la grande pyramide" !. Et voici une autre comparaison décalée qui ne manque pas de faire sourire : " Lorsque la voiture fut un peu plus près, il constata que Takleton était déjà tout paré pour la noce et qu'il avait orné la tête du cheval de fleurs et de rubans. L'animal avait bien plus l'air d'un futur marié que Takleton, dont l'oeil à demi fermé trahissait une expression plus désagréable que jamais".

La description des foyers permet à Dickens de dénoncer la misère des uns et l'avarice des autres mais comme à son habitude, et à celles de nombres de victoriens, sous la façade, se révèle plusieurs problèmes. Mais si l'auteur se fait dénonciateur de la misère dans laquelle certains ouvriers vivent, cette oeuvre parle plutôt du mariage et de la fidélité, notamment dans les couples peu assortis où la femme est deux fois plus jeune que le mari. La jeune Mary trompe-t-elle son vieux mari ? May acceptera-t-elle un mariage fondé sur l'argent plutôt que l'amour ? Même si l'auteur aborde certains problèmes sociaux de l'ère victorienne, cette réflexion sur la vie quotidienne sous le règne de Victoria est plutôt optimiste et amusante. Quel conteur ce Dickens ! Quelle vivacité et quel humour ! L'oeuvre de Dickens est toujours à relire ou à redécouvrir !

Le grillon du foyer, Dickens, folio bilingue, 304 p.

Autres oeuvres : L'homme hanté

Challenge Dickens, organisé par Isil.

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26 octobre 2010

L'auberge de la Jamaïque, Daphné du Maurier

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Chère Océane,
Après la délicieuse et très mystérieuse lecture de Rebecca, j'ai voulu découvrir d'autres romans de Daphné Du Maurier. Alors j'ai ouvert L'auberge de la jamaïque et une fois de plus, je suis enchantée de la lecture de ce roman qui s'inscrit dans la lignée des romans gothiques, sauf qu'il n'y a pas de vieux manoirs hantés mais une auberge délabrée. Les premières pages lus, on entre dans un univers et une atmosphère sombre et très violente avec une héroïne qui a du caractère : j'ai eu peine à croire la violence de certains passages bien extravagants: " Le colporteur eut un grognement de triomphe et cessa de peser sur la jeune fille. C'était ce qu'elle attendait, et, comme il changeait de position et baissait la tête, elle le frappa vivement de toute la force de son genou, lui enfonçant en même temps ses doigts dans les yeux." . Mais reprenons du début...
Tu dois te demander quelle est l'intrigue de L'auberge de la Jamaïque ? Mary Yellan est une jeune fille dont la mère courageuse, travaille dur dans sa ferme tout en élevant seule sa fille. Sa brusque mort amène bien des changements dans la vie de Mary, qui est obligée de quitter sa ferme natale pour aller vivre chez sa tante Patience. Mary ne l'a vu qu'une fois, alors qu'elle était encore qu'une jeune fille frivole et insouciante. Quelle n'est pas sa surprise lorsque sa tante lui écrit une lettre peu bienveillante où elle accepte néanmoins d'accueillir sa nièce, à l'auberge de la Jamaïque.  Le mystère s'épaissit car la seule évocation de ce nom emplit tous les honnêtes gens d'effroi. Que peut-il bien s'y passer ? Cette funeste lettre annonce un non moins funeste destin à notre héroïne : elle doit aider son oncle Joss, un ivrogne qui maltraite sa femme, à tenir un bar où de terrifiantes affaires se déroulent et où se retrouve toute la lie de l'humanité... Très vite, elle découvre le terrible secret de son oncle. Mais pourquoi sa tante Patience est-elle devenue une femme agitée de tics nerveux ? Quelles sont les raisons pour lesquelles personne ne s'arrête jamais dans cette auberge ?

En fait, au milieu du livre, dans un terrible suspense qui pousse à tourner les pages inexorablement, on nous révèle le secret épouvantable de l'oncle. Et pourtant le suspense s'intensifie : un autre mystère se fait jour et commence alors une enquête haletante et la fin contient encore un retournement de situation qui maintient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page... Oui, j'ai parlé de romans gothiques car cette auberge effrayante est entourée d'une lande toujours brumeuse, humide et venteuse. A la sauvagerie des hommes, fait écho la sauvagerie de la nature, de cette Cornouailles peu hospitalière, balayée par les vents comme dans les romans des Brontë. Juges-en toi-même par ce passage "Elle était inexorable, cette pluie qui cinglait les vitres du coche et s'infiltrait dans un sol rude et stérile. Il n'y avait pas d'arbres, sauf un ou deux peut-être qui tendaient aux quatre vents leurs branches dénudées, ployés et tordus par des siècles d'intempéries. Et les orages et le temps avaient si bien noircis que si, par aventure, le printemps s'égarait en un tel endroit, aucun bourgeon n'osait se transformer en feuille, de crainte de mourir de froid. La terre était pauvre, sans prés ni haies ; on ne voyait que des pierres, de la bruyère noire et des genêt rabougris.". Les personnages sont sans cesse comparés à des animaux : Mary est comparée à un singe pour son intelligence et son courage, quant à son oncle, il est présenté comme un ours ou un loup... Mais dans cette solitude et son désarroi, Mary rencontre Jem Merlyn, frère cadet de Joss, voleur de chevaux dont elle tombe éperdument amoureuse. Elle fait aussi la rencontre d'un vicaire albinos qui va lui apporter son aide...

Ce livre est merveilleusement surprenant, gothique et sinistre à souhait. Le mystère rôde autour de l'auberge de la Jamaïque, pour notre plus grand plaisir ! J'ai autant aimé ce livre que Rébecca et je pense lire d'autres romans de cet auteur tant j'ai été conquise par la prose et les intrigues de Daphné du Maurier ! A bientôt, j'espère, pour une nouvelle lecture dans le cadre du challenge de Daphné Du Maurier...

Maggie

 Daphné du Maurier, L'auberge de la Jamaïque, Livre de poche, 318 p.

autre roman : Rebecca

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19 septembre 2010

Le perroquet de Flaubert, Julian barnes

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Parlons tout d'abord un peu de Flaubert ( biographie Larousse) puisqu'il va être question de lui dans le roman de Barnes. Flaubert qui ambitionnait d'écrire sur rien a donc écrit Madame Bovary, L'éducation sentimentale mais aussi la brève nouvelle Un coeur simple. Flaubert, avec une précision documentaire - il n'a pas volé son classement d'auteur réaliste - raconte la vie de Félicité, une servante qui finit par confondre, à la fin de existence, son perroquet et l'esprit saint : dans cette nouvelle, Flaubert fait à la fois la satire d'un monde étriqué et montre son anticléricalisme. Ce perroquet tient une grande place dans la vie de Félicité et dans le livre : elle finit par l'empailler lorsqu'il meurt pour le garder près d'elle, ainsi "enfin il[le perroquet] arriva, - splendide, droit sur une branche d'arbre, qui se vissait dans n socle d'acajou, une patte en l'air, la tête oblique, et mordant une noix, que l'empailleur par amour du grandiose avait dorée" et " L'[image d'Epinal]ayant acheté, elle le suspendit à la place du comte d'Artois, de sorte que du même coup d'oeil, elle les voyait ensemble. Il s'associèrent dans sa pensée, le perroquet se trouvant sanctifié par e rapport avec le Saint Esprit, qui devenait plus vivant à ses yeux et intelligible".... Si vous prenez le temps de lire la préface, lecteurs, vous découvrirez une anecdote assez amusante où on dit que Flaubert a fait des recherches ornithologiques, à propos de son perroquet, et il a emporté chez lui un perroquet empaillé : " je le garde pour m'emplir la cervelle de l'idée de perroquet". (Un coeur simple de Flaubert, Livre de poche, 94 p.)

Le perroquet de Flaubert, Barnes, roman stock, 341 p.

Dans Le Perroquet de Flaubert, J. Barnes met en scène un narrateur médecin en pèlerinage à Rouen qui n'est guère ému par les souvenirs de la guerre où pourtant certains de ses amis sont morts, en revanche, il s'attendrit devant la vision du perroquet de Flaubert à l'hôtel de Rouen. Pourtant lorsqu'il voit le même perroquet dans le pavillon de Flaubert à Croisset, il va chercher à savoir quel est le perroquet légitime... Notre cher docteur ne manque pas d'humour et le grotesque flaubertien semble déteindre sur le texte de Barnes. Mais sous sa drôlerie, apparaissent des questions bien plus sérieuses : quelles sont les limites de l'interprétation d'un texte ? Peut-on tout faire dire aux mots ? Il aborde aussi la question délicate de l'écriture d'une biographie. On apprend ainsi des éléments sur la vie de l'auteur notamment sa liaison avec Juliet Hebert et analyse" l'oursinité" de Flaubert : posture littéraire ou véritable solitude de cet auteur ?  Les interrogations amusantes de l'auteur n'en sont pas moins pertinentes.

Cette étude des lettres, des romans et de la vie de Flaubert, qui inclut de nombreuses recherches étymologiques, est un essai qui n'en porte pas le nom. A l'image de l'écriture de Flaubert, Barnes mêle sérieux et comique et des réflexions fines sur les raisons d'écrire. Lecteurs, vous apprécierez ce livre, si vous aimez l'humour british, Flaubert... (ou les perroquets !) car sous forme de digressions désinvoltes et jubilatoires, Barnes nous promène dans l'oeuvre de ce romancier majeur du XIXeme siècle. Un essai vraiment original !

Posté par maggie 76 à 07:40 - - Commentaires [20] - Permalien [#]