07 juillet 2011

De pierre et de cendre de Linda Newbery : ISSN 2607-0006

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Lorsque vous ouvrez ce livre, vous êtes immédiatement plongé dans un début mystérieux qui vous fera penser à La dame en blanc de Wilkie Collins avec l'arrivée du peintre Samuel Godwin à Fourwinds, en pleine nuit, rencontrant une jeune fille hystérique. De nombreux autres éléments renvoient au fameux livre de Charlotte Bronte, Jane Eyre, avec un personnage de gouvernante, Miss Agnew, qui a en charge les deux filles de Mr Farrow. Ces dernières, Marianne et Juliana seront aussi les élèves de Samuel. Le récit de ces deux personnages s'entrecroisent et le double point de vue interne permet de mener le lecteur sur de fausses pistes. Les questions se succèdent : Pourquoi Marianne se comporte de manière étrange avec des crises de somnambulisme ? Pour quelles raisons l'ancienne gouvernante a été renvoyée ? Comment est morte leur mère ?

Épigone des romans anglo-saxons, Newberry s'en démarque par une grande noirceur psychologique, non pas effrayante mais dérangeante : les secrets que cachent les habitants de Fourwinds se révèlent être beaucoup plus sombres qu'un mariage en dessous de sa condition ou qu'un enfant hors mariage... Et surtout De pierre et de cendre est un roman énigmatique mais aussi un roman sur l'art. Les premiers mots de Marianne concerne une sculpture : " Le vent d'Ouest il faut le trouver... le capturer et le mettre à l'abri." Est-ce que cette sculpture a disparu ? A-t-elle au moins existé ?

Peintre mineur, Samuel est aussi un peintre en devenir qui est confronté à la question de la gloire, du style... Le roman se déroulant vers 1989, l'esthétique des préraphaélites est évoquée... créant ainsi une intrigue originale autour d'un tableau et d'une sculpture. Dommage, la fin rapide semble un peu terne et plate. Certes, les topos des romans néo-victoriens abondent mais L. Newbery sait faire vivre ses personnages, riches de sentiments et de sensations, et elle a su choisir des narrateurs originaux et naïfs et nouer une intrigue extraordinairement brillante !

De pierre et de cendre, Linda Newbery, Livre de poche, 380 p.

Les avis de Lilly, Lou, Cryssilda, Karine, Alice...

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02 juillet 2011

44 Scotland street d'Alexander McCall Smith : ISSN 2607-0006

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Roman feuilleton du XXe siècle, le 44 Scotland Street se conforme aux lois du genre. Découpé en brefs chapitres avec leur traditionnels titres (" Où l'on fait plus ample connaissance avec Bruce", "La difficile mission d'Angus Lordie"...), chaque publication amène un nouveau personnage et des rebondissements multiples. On peut ainsi découvrir la vie de Pat, qui travaille dans la galerie de Matthew qui ne connaît rien à l'art, on suit pas à pas un jeune saxophoniste de 5 ans Bertie et les déboires pédago-psychologiques de sa mère Irène, la vie de Bruce et de ses patrons dans une agence immobilière, l'apparition d'une voisine Domenica... Les rebondissements sont parfois surprenants : Pat a-t-elle découvert un véritable Peploe ? Alexander McCall Smith sait créer l'attente, quelle habileté dans les derniers mots d'un chapitre : "Par ailleurs, elle se sentait mal à l'aise en compagnie de Ronnie et Pete. Elle leur trouvait quelque chose de perturbant, un côté inquiétant qui évoquait, sinon le coeur des ténèbres, du moins l'heure entre chien et loup", surtout que ces deux personnages se volatilisent ! Et parfois un peu moins palpitants : Pat va-t-elle s'empoisonner avec les chanterelles de Bruce ? Voire parfois des détails insignifiants comme la description de la voiture de Domenica : "La Mercedes-Benz 560 SEC couleur crème. [...] Le moteur a une capacité de 5,6 litres, ce qui lui donne la puissance de 5 Mini" - "5 Mini ! s'extasia Pat". Nous, nous ne extasions pas...

La présentation des personnages, vie amoureuse et vie familiale, voisins envahissants, côtoie des réflexions plus générales sur la vie, les relations à autrui, comme l'hypocrisie, le mensonge,... Et on découvre aussi la culture écossaise, leur amour du football, leurs peintres, leur kilt... Lecteurs, si vous aimez les romans-feuilletons de Dickens ou Les chroniques d'Armistead Maupin qui ont inspiré la forme du récit à Alexander McCall Smith, vous apprécierez de voir vivre tous les habitants du 44 Scotland street... Cependant même en le lisant comme un vrai roman feuilleton, certains passages paraissent longs... La qualité des aventures est assez inégale et certains épisodes tirent en longueur sans raison apparente et sans l'ombre du plus petit intérêt. Même chose pour le style. Tout de même on a envie de s'exclamer : à quand le prochain roman-feuilleton ?

44 Scotland Street, Alexander McCall Smith, 10/18, 414 p.

Participation au mois kiltissime organisé par Lou et Cryssilda.

Lu aussi par Cryssilda et Titine.

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22 mai 2011

Angelica d' Arthur Phillips : ISSN 2607-0006

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On nous promet une histoire de fantôme mais Angelica est bien plus que ça : un narrateur commence un pensum, dans lequel il narre l'histoire de Constance, une femme malheureuse. Elle considère son mari comme un homme brutal qui a profité de sa situation d'orpheline pour la courtiser. Mais surtout Constance fait des cauchemars abominables depuis que sa fille de quatre ans, Angelica ne dort plus dans leur chambre sur l'ordre de son mari Joseph : " Etre réveillée par les cris de l'enfant se plaignant d'avoir mal au mains alors qu'elle faisait elle-même un rêve affreux dans lequel ses mains la faisaient souffrir ? Une pensée qui lui fut douce et épouvantable : elles partageaient leurs cauchemars." Mais les angoisses de Constance se transforment en véritable terreur lorsqu'elle s'aperçoit que sa fille est hantée par un démon : " Cela descendait sur la fillette endormie, tel un ange de la mort ou un dieu antique de l'amour, bien décidé à soumettre le corps minuscule à son désir. Mais Constance l'avait interrompu". Un fantôme ! La jeune femme décide donc de faire appel à une exorciste Anne Montague.

Ce roman n'est pas un simple récit de fantôme : il contient mille thèmes qui hantent la société victorienne. Il est aussi question de désir, de refoulement, de solitude, de la condition de la femme, de statut social...  Mais surtout la construction de ce roman force l'admiration du lecteur, exacerbe son imagination et multiplie ses conjectures : quatre récits se succèdent où les mêmes faits sont vus à travers les yeux des différents protagonistes. Ainsi est suscitée une atmosphère oppressante grâce à une narration tortueuse, amenant des éléments de l'intrigue de façon éparse qui vous mènera dans les méandres de l'inconscient de ces quatre personnages. Lecteurs, plus vous avancez dans le récit, plus la vérité semble se dissoudre dans l'apparition de nouveaux secrets, de nouvelles histoires parfois abandonnées... Qui a raison ? Quelle est la clé de l'énigme ? Surnaturel ou réel ? Dans cette intrigue diaboliquement bien conçue, la dernière phrase est comme une apothéose renforçant le mystère et l'étrangeté de roman...

Angelica d'Arthur Phillips, Pocket, 470p.

Vu sur le site de Lou.

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03 avril 2011

Totally killer, Greg Olear

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Quid pro quo : Nom d'un bureau de placement, cette expression latine signifiant "donnant donnant", cache dans le roman de Greg Olear, une organisation surprenante, à l'opposé du "politiquement correct". Lorsque Taylor Schmidt débarque à New York, fraîchement diplômée, elle va découvrir les rouages de cette agence. Désespérée, elle a fait appel à eux car le marché du travail est saturé. Le contrat qu'elle accepte va se révéler monstrueux, comme un pacte faustien. Mais Taylor est morte et le narrateur, 18 ans plus tard, commence à évoquer sa vie. Que se cache derrière l'organisation Quid pro quo ? La fin justifie-t-elle les moyens ? 

" En 1991, ma génération, la génération MTV, les tire-au-flanc, shin jin, rui, la génération X" : Des listes des objets cultes de la génération 1990 emplissent le récit comme dans Les choses de Pérec, les objets, séries TV, marque de t shirt, d'aliments, musique et films ressuscitent une époque pas si lointaine. C'est une pertinente réflexion, que le narrateur mène, sur un monde à peine disparu où même un proverbe comme "on ne va pas en faire tout un fromage" est devenu obsolète.

" C'était l'argent qui était à l'origine de notre mécontentement". L'un des leitmotiv du livre est la difficulté de ces jeunes de trouver du travail dans les années 90. Au-delà de la description de la société de consommation, c'est tout un système économique où "Le pouvoir corrompt mais le pouvoir fascine", que l'auteur critique.

Ce qui est déplaisant, c'est le style trash, parfois grossier, mêlant références antiques et culture populaire des années 90. Avec un narrateur complètement obsédée par la femme dont il retrace la vie, cher lecteur, ne vous attendez pas à une écriture racinienne. Mais ce mélange culturel, où Hadès côtoie des références à Batman, est bien le reflet de cette fin du XXeme siècle. Lecteurs, vous trouverez dans ce polar une critique sociétale doublée d'humour noir, cependant Totally killer est aussi  un thriller avec une intrigue passionnante dont la fin est renversante. La satire grinçante des baby-boomers, ne doit pas faire oublier que Totally killer est un très bon thriller machiavéliquement organisé avec du suspense et une fin étonnante, où le vrai et le faux sont difficiles à démêler. Un livre générationnel remarquable !

Totally Killer, greg Olear, Gallmeiter, 301p.

Merci BOB et Gallmeister pour ce partenariat.

L'avis de Stéphie.

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20 mars 2011

Le jardin du diable, Atkins

 

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S'il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark de Hamlet, l'Amérique de la Prohibition n'est guère plus reluisante. C'est ce que découvre à ses dépends le détective privé de l'agence Pinkerton, Samuel Hammett, qui deviendra l'écrivain Dashiell, l'auteur de la Moisson rouge et de La clé de verre.  Lors d'une fête orgiaque, présidée par un acteur comique du cinéma muet, Roscoe Arbuckle, une jeune femme, vaguement actrice, meurt. Aurait-elle été violentée par Roscoe ivre ? A-t-il tué cette femme ? Qui est réellement la jeune fille qui l'accompagnait ? Suit le procès du célèbre acteur parallèlement à l'enquête de Samuel. Aidée d'un agent de la Prohibition, il mène une enquête à San Fransisco tout en côtoyant les milieux cinématographiques, les milieux de la presse...ce qui lui permettra de découvrir une scandaleuse vérité...

Le jardin du diable est un livre à l'écriture cinématographique, découpée en courts chapitres ressemblant à des séquences filmiques, suivant plusieurs personnages de l'histoire simultanément. La lenteur de l'enquête, la lourdeur de l'écriture* rendent pénible l'immersion dans cette enquête véritable des années 1921. Mais petit à petit Atkins a su développer une histoire riche sur la peinture d'un milieu, ressusciter l'atmosphère délétère de l'époque, celui des starlettes, des arnaqueurs, des bootleggers... "ces gens sont des cannibales, ils vous dévoreraient jusqu'aux os" dit à Roscoe son avocat. Cette métaphore est bien l'expression d'un milieu sans pitié, sans morale où les bootleggers et les nantis font la loi. Au-delà du tableau de la corruption par l'argent, Atkins a su montrer la naissance d'un écrivain : il abandonne les histoires de fragiles vieilles dames pourchassant des criminels pour la vérité d'une Amérique corrompue. Les moeurs dépravées de l'époque inspireront à Sam Hammet la matière brute de ses futurs romans... Un bon sujet, mais l'écriture d'Atkins est empreinte de lourdeur et fastidieuse...

Le jardin du diable, Ace Atkins, les éditions du Masque, 462 p.

* Exemple de métaphore improbable : "quand elle se tourna vers elle, Maude remarqua une touffe de poils de bonne taille entre ses cuisses blanches, comme un caniche français étranglée" ?

Merci BOB pour ce partenariat ainsi que les éditions du masque.

voici le billet extrêmement complet de Wens.

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13 mars 2011

La lettre écarlate, Hawthorne

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Un long prologue montre l'affection de l'auteur pour la ville de Salem. Il faut savoir que le trisaïeul du romancier, ainsi que le père de ce dernier,  furent des juges sans pitié. John Hathorne (biographie Larousse) participa au fameux procès des sorcières de Salem (1692). Hawthorne y évoque sa vie d'inspecteur des douanes, dans un milieu très conservateur et poussiéreux. Un jour, parmi de vieux papiers, il trouve un énigmatique rouleau écrit par l'inspecteur Pue au XVIIIeme siècle, avec un tissu superbement ouvragé, sur lequel est brodé la lettre A. Mais quelle est l'énigme de cette lettre ?

Cette "relique" est intrinsèquement liée à l'histoire d'Hester Prynne : à son arrivée en Nouvelle Angleterre, sans son mari médecin resté étudier en Allemagne, Hester et le révérend Dimmesdale ont une liaison coupable. Lorsque naît leur enfant Pearl, la jeune femme doit porter le symbole de son péché : elle brode un A écarlate qu'elle porte sur sa poitrine, signe visible de sa déchéance. Son mari, Roger Chillingworth arrive au moment où sa femme est exposée aux yeux de la foule, pendant trois heures, sur le pilori de l'infamie. Il lui demande de ne pas révéler son vrai statut, tant qu'il ne sera pas vengé de cet outrage, car nul ne sait qui est l'amant d'Hester. Commence pour notre triangle amoureux, un drame non pas vaudevillesque mais tragique. Comment le mari va-t-il se venger ?

A l'image de la lettre écarlate, formidablement brodée par Hester, l'auteur entrelace différents motifs. Ce livre se teinte des couleurs symboliques tels que le rouge et le noir. Le doyen adresse à la foule" un discours sur le péché et ses pièges divers entremêlées de continuelles allusions à la lettre infamante" : ce discours est tel qu'il associe le rouge de la lettre aux flammes de l'enfer, exacerbant les terreurs des villageois. Mais cette lettre symbolise aussi l'expiation d'Hester tandis que le noir va être l'apanage de l'âme de son mari : la cruauté de sa revanche prend aussi une couleur infernale. La lutte entre le Bien et le Mal que mène le pasteur, dans sa paroisse et intérieurement, empreint le texte de religiosité, peignant ainsi la vie des puritains, dans la Nouvelle Angleterre du XVIIeme siècle.

Sous le joug de la religion, ces trois personnages se débattent et c'est leur combat intérieur que nous livre l'auteur. Au-delà du visible, Hawthorne se penche sur l'invisible en rendant les états d'âme imagés : le courage, la générosité et la solitude d'Hester, la souffrance allant jusqu'à la folie du pasteur lâche et la cruauté de Roger Chillingworth. mais une issues est-elle possible pour ces trois acteurs du drame ? Ces faits authentiques, rehaussés par l'imagination et l'écriture de Hawthorne permettent de témoigner d'une période de l'histoire de l'Amérique et brille d'un certain éclat dans cette littérature puritaine dont peu de récits perdurent...

En ce qui concerne le film, le réalisateur a mieux que quiconque jugé son film : "J'ai réalisé ce film avec les meilleures intentions et j'ai échoué à tous les niveaux, du moins à mes yeux. ce roman était mon préféré à l'école, mais j'ai dû réaliser que, bien qu'il était facile de lire Nathaniel Hawthorne, il était extrêmement difficile de donner vie au monde du XVIIeme siècle. Je n'avais pas trop non plus d'expérience de la psychologie féminine. Je n'en avais même aucune idée, et j'ai fini par me rendre compte que de réaliser des films qui n'avaient rien à voir avec mes expériences vécues était sans aucun intérêt, ni pour moi ni pour les autres. Une leçon douloureuse mais nécessaire" (Wim Wenders).

La lettre écarlate, Hawthorne, GF, 299 p.

La lettre écarlate, Wim Wenders, 1973.

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06 mars 2011

Emma, Jane Austen

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Cinquième roman de Jane Austen ( biographie Larousse Alalettre.com), Emma décrit une héroïne très différente de celles des oeuvres précédentes. Loin de la pétillante Elizabeth Bennet ou de la timide Fanny de Manfield Park, elle est une jeune fille vaniteuse et manipulatrice, flattée par tous, sauf Mr Knightley qui n'est pas dupe. N'ayant ni le goût de la lecture, ni celui de persévérer dans quelques domaines que ce soit, elle s'amuse à créer des unions dans son entourage, n'ayant elle-même aucune envie de se marier...

L'intrigue du mariage se dilue dans les conversations et les portraits secondaires qui révèlent l'importance du paraître et de l'être lié au niveau social. Parmi eux, on trouve l'insignifiante Harriet, l'autoritaire Mrs Churchill, l'ambitieux Mr Elton... en parlant de Mr Martin, un fermier, Emma déclare : " ces gens-là font partie de la classe avec laquelle je n'ai rien à faire". Jamais les contraintes sociales n'ont eu autant d'importance que dans ce roman-ci, ce qui  provoque bien des désillusions pour nos différents personnages. Peut-on parler de caricature ? Certainement, les défauts des personnages sont amplifiés, il suffit de se pencher sur le chapitre XXXVI, véritable scène de comédie : Mr Weston parle de son fils tandis que Mrs Elton parle de sa suffisance : jamais leur violon ne s'accorde, chacun ne parlant à l'autre que pour mieux se vanter.

Cependant, ce roman est parfois bavard. Les conversations oiseuses semblent interminables : est-il important de manger de la bouillie le soir ? saler le jambon est-il la meilleure façon de manger cette viande ? Mais patience, lecteurs, le dénouement rapide compense ces longueurs, de même que l'importance de la dimension romanesque. Et c'est là que le roman prend vraiment une dimension intéressante : le romanesque et les rêveries qui sont surtout le fait d'Emma, mais les autres personnages ne sont pas épargnés, permettent de révéler les défauts des personnages mais aussi de montrer le décalage entre le réel et les romans. Emma, souvent appelée "héroïne" est comique tant sa vision du monde est éloignée de la réalité : "cette aventure était véritablement passionnante... Un beau jeune homme[ Frank Churchill] et une ravissante jeune fille [Harriet Smith] entraînée dans une histoire pareille, cela ne pouvait manquer de faire naître certaines idées dans le coeur le plus froid ou le cerveau le plus solide, d'après Emma du moins"? Hélas ! Emma s'illusionne complètement sur un éventuel mariage entre ces deux êtres : le roman démontrera exactement l'inverse... La cascade finale de mariages heureux fait-elle de Jane Austen, une romancière romantique ? Certainement pas ! Avec cette Don Quichotte au féminin, Jane Austen semble dénoncer les dangers du romanesque, notamment des romans sentiments, lorsqu'il déborde du cadre de la fiction.

Emma, Jane Austen, 10/18, 574 p.

Autres romans : Mansfield Park, Orgueil et préjugés, Lady Susan, Northanger abbaye

challenge "un an de passion avec Jane Austen", d'Ellcrys

Lecture commune avec George, Lili galipette, Anne, Jules , hilde, ...

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21 février 2011

Le moine de Lewis

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"Il me semble, ô livre vain et sans jugement ! que je te vois lancer un regard de désir là où les réputations s'acquièrent et se perdent dans la fameuse rue appelée Paternoster. furieux que ta précieuse olla-podrida soit ensevelie dans un portefeuille oublié, tu dédaignes la serrure et la clef prudente, et tu aspires à te voir, bien relié et doré, figurer dans les vitrines de Stockdale, de Hookham, ou de Debrett". Par une adresse à son livre humoristique, Lewis nous fait parvenir son livre Le moine, véritable bréviaire de la littérature gothique. Mais qui est ce moine ?

Le moine de Lewis est une oeuvre flamboyante, à tel point, qu'Artaud disait : "Je continuerai à tenir pour une oeuvre essentielle Le moine qui bouscule cette réalité à pleins bras, qui traîne devant moi des sorciers, des apparitions et des larves, avec le naturel le plus parfait, et qui fait enfin du surnaturel une réalité comme les autres". A Madrid, accompagnée de sa laide tante Leonella, Antonia fait la rencontre de Lorenzo qui va vite tomber sous son charme et elle va entendre parler, pour la première fois, d'Ambosio, le moine qui fascine tout le monde par sa vertu. Antonia vient voir son oncle le marquis de Las Cisternas car sans ressource et avec une mère gravement malade, elle cherche la protection de ce parent éloigné .A  partir de cette histoire, une myriade de récits fantastiques pleine d'hallucinations, de fantômes, de revenants, de prédictions. tourbillonnent vertigineusement.. Une deuxième intrigue commence : Agnès, religieuse du couvent et soeur de Lorenzo entretient une relation secrète avec le marquis. Vont-ils pouvoir s'aimer tendrement ? Lorenzo pourra-t-il demander en mariage l'innocente Antonia ? Le moine va-t-il rester vertueux ?

"A ceux qui osent, rien n'est impossible"

Diverses histoires mises en abîme de passions punies donnent vie à des thèmes, repris plus tard dans la littérature fantastique, tels que l'histoire de la nonne sanglante ou celle du juif errant.

" Assis sur un fragment de roche, le calme  de ce spectacle m'inspirait des idées mélancoliques qui ne manquait pas de charme, le château que j'avais en pleine perspective, offrait un aspect imposant et pittoresque.Ses murs épais que la lumière de la lune teignait de la lueur mystérieuse ; ses vieilles tour à demi-ruinées, qui s'élevaient dans les nues et semblaient menacer les plaines d'alentours ; ses créneaux tapissées de lierres, et ses portes ouvertes en l'honneur de l'hôte fantastique, me pénétrait d'une triste et respectueuse horreur". Tous les topos de la littérature gothique, du château hanté, des femmes violentées dans des caves remplies de cadavres, au pacte avec le diable sont présents, formant avec excès une oeuvre gothique au carré. La suite d'exergues de Shakespeare  et la place des rêves, des hallucinations et des prémonitions induisent une vision onirique mais pleine de violence : l'illusion de la vie, sa fragilité révèlent la noirceur de l'âme des hommes et de son iniquité. Tout n'est qu'apparence et vanité : "Depuis qu'il [Ambrosio] avait perdu la réalité de la vertu, l'apparence semblait lui être devenue précieuse".

" De moment en moment, la passion du moine devenait plus ardente, et la terreur d'Antonia plus intense. Elle lutta pour se dégager ; ses efforts furent sans succès et, voyant Ambrosio s'enhardir de plus en plus, elle appela au secours à grands cris. L'aspect du caveau, la pâle lueur de la lune, et les objets funèbres que ses yeux rencontraient de toute part, étaient peu faits pour lui inspirer les sentiments qui agitaient le prieur ; ses caresses même l'éprouvaient par leur fureur : cet effroi, au contraire, cette répugnance manifeste, cette résistance incessante, ne faisaient qu'enflammer les désirs du moine, et prêter de nouvelles forces à sa brutalité". Remarquable par sa littéralité, les références à la littérature, que ce soit la Bible ou des légendes "le roi des eaux" croisent le destin des hommes et côtoient le paroxysme des atrocités, des sentiments, des passions : excessivement onirique, Le moine est un magnifique et frénétique palimpseste de la littérature gothique.

Le moine de Lewis, Babel, 480 p.

Lecture commune avec céline et sabbio

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10 février 2011

La jeune fille à la perle de Tracy Chevalier : ISSN 2607-0006

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Laissant errer son imagination, à partir d'un tableau de Vermeer, Tracy Chevalier invente la vie du modèle. Qui est cette jeune fille à la perle, dont le visage illuminé se détache de la sobriété du fond ? Cette  jeune fille Griet issue d'un milieu humble entre au service de la famille Vermeer pendant trois ans, de 1664 à 1667. Cette tranche de vie imaginaire s'inscrit dans un quotidien et une peinture de Delft reflétant la vie du siècle d'or hollandais. Si ses gestes et récits sont répétitifs, peu à peu, le lecteur perçoit son éveil à une sensibilité artistique. A travers son regard, Delft apparaît comme un tableau : "La matinée était encore fraîche, le ciel d'un gris pâle et mat recouvrait Delft tel un drap que le soleil d'été n'était pas encore assez haut pour dissiper. Le canal que je longeai était un miroir de lumière blanche moirée de vert. Plus le soleil deviendrait intense, plus le canal s'assombrirait, jusqu'à prendre la couleur de la mousse".

Celle qui est maltraitée par toute la famille, excepté par le peintre pour des raisons artistiques, devient son assistante et finira par poser pour lui. Discrètement, le roman lève le voile sur le travail du peintre dont les éléments biographiques sont rares. Quelles couleurs employait-il ? Comment travaillait-il ? Quel était son caractère ? La vie du peintre, bien documentée, est évoquée par petites touches, nous permettant d'appréhender son regard d'artiste et son travail, du broyage des couleurs à ses relations avec son mécène Van Ruijen.

Surtout ce livre nous fait entrer dès les premières pages, au moment où Griet ouvre la porte de la maison Vermeer, dans l'atmosphère des tableaux : de nombreuses descriptions dépeignent des peintures de cette époque comme Les entremetteurs ou d'autres plus anciens comme La servante à la robe écarlate ou La laitière : ce sont des tableaux accrochant la lumière, reflétant des scènes souvent intimistes ou du moins quotidiennes de l'époque. Roman sur une jeune fille infortunée du XVIIeme siècle hollandais, La jeune fille à la perle laisse entrevoir tout l'imaginaire des tableaux de Vermeer.

"Une femme se tenait devant une table, elle était tournée ver un miroir accroché au mur de sorte qu'on la voyait de profil. Elle portait une veste de somptueux satin jaune, bordée d'hermine et, selon le goût du jour, un noeud rouge s'épanouissait en cinq boucles sur ses cheveux. Sur la gauche, une fenêtre l'éclairait, la lumière jouait sur son visage, soulignant la courbe délicate de son front et de son nez. Elle passait son collier de perles autour de son cou. Elle le nouait les mains à hauteur de visage. En extase devant l'image que lui renvoyait le miroir, elle ne semblait pas avoir conscience d'être observée. A l'arrière plan, sur un mur d'une étincelante blancheur, on apercevait une vieille carte et, dans la pénombre du premier plan, on reconnaissait la table sur laquelle étaient posés la lettre, la houppette et les autres objets que j'avais époussetés" ( tableau : La femme au collier).

Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle, Quai voltaire, 256 p.

Autres romans : Prodigieuses créatures

Billet de Ys, Mango...

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29 janvier 2011

La vérité sur Gustavo Roderer, Guillermo Martinez

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Romancier et mathématicien argentin, l'oeuvre de Guillermo Martinez est influencée par son amour des mathématiques, bien qu'il n'y ait rien de réellement scientifique. Restant dans la sphère des idées et dans le récit elliptique, l'auteur retrace le destin parallèle de deux personnages à l'intelligence bien opposée : le narrateur fait des études de mathématiques, tandis que l'autre, Gustavo cherche une philosophie révolutionnaire : Quelles "régions interdites depuis toujours à la pensée humaine" a-t-il découvertes ?

Mais quelle est le sens véritable de cette histoire ? Les références aux différentes philosophies et aux mathématiques rendent confuses l'intrigue. Cette histoire métaphysique est-elle une mystification ? Voici l'extrait d'une lettre de Gustavo : " Mais j'acquis au cours de ces années une méthode, une faculté surhumaine, de discerner un nouvel entendement ouvrant les portes d'un autre ciel, un ciel encore vide qui attend les hommes; [...] Ce qui me reste à faire, l'ultime problème représente sans doute le plus ardu. rendre intelligible pour la vieille raison humaine, cette nouvelle science". Folie ou génie ? Réalité ou désir chimérique ? Les théories philosophiques sont si étranges et si mystérieuses, qu'elles en deviennent quasi incompréhensibles. Au-delà de la trajectoire du héros, cette fable sur le génie, présentée comme une maladie de corps et d'esprit, reste brumeuse et laisse le lecteur en marge de l'histoire. 

Martinez, La vérité sur Gustavo Roderer ,122 p.
Partenariat BOB et merci aux éditions.

Lu aussi par Ys. Edit du 6/02 : billet de Cécile.

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