12 mai 2018

Mémoire de fille d'Annie Ernaux : ISSN 2607-0006

41jAp94nzYL

photo collection de l'auteur

On retrouve le style autobiographique d'Annie Ernaux dans Mémoire de fille. Comme si La place était une oeuvre matricielle, les thèmes de la honte, de la place sociale et une réflexion sur l'écriture sont à nouveau présents dans cet écrit : doit-elle écrire à la première personne ou doit-elle dire "elle" pour ce "je" de l'année 58 qu'elle n'est plus ("Dans ces conditions, dois-je fondre la fille de 58 et la femme de 2014 en un "je" ?" "p. 23 )? Pourquoi écrire ? L'auteur délivre aussi la genèse de son récit : " Est- ce que je n'ai pas voulu, obscurément, déplier ce moment de ma vie afin d'expérimenter les limites de l'écriture, pousser à bout le colletage avec le réel [...], m'acharner à dénoncer une imposture".

Annie Ernaux tente donc de dire le réel, les expériences sexuelles, l'année de ses 17 ans ( elle cite des lettres, décrit des photographies, elle se rend sur les divers lieux cités...) mais l'art (et les livres) est capitale dans la compréhension de ce réel, comme elle l'écrit dans une lettre envoyée à une amie en 1961 : " Je me cloître, trouvant le repos pascalien dans ma chambre. Mes meilleurs moments sont ceux où, vers 5 heures, je regarde derrrière une vitre le soleil se coucher. Le froid pétrifie tout au-dehors et je viens de travailler 4 heures de rang. La sombre bibliothèque municipale me convient aussi [...] il y a ce mot de Nietzche que je trouve si beau : Nous avons l'Art pour ne point mourir de vérité" (p. 161)

Lisons-nous donc un livre similaire aux précédents ? Le titre Mémoire d'une fille semble entrer en résonnance avec Les mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, figure littéraire convoquée à plusieurs reprises. A. Ernaux a mis au coeur de cette oeuvre, non pas la figure paternelle comme dans La place ou sa mère comme dans Une femme mais la sexualité de la femme et son destin, notamment les choix d'une vie. Sans lyrisme, sans provocation et sans affectation, elle décrit la condition féminine dans les années 58.

La lecture du deuxième sexe de Simone de Beauvoir lui apporte un modèle et des réponses. Elle qui évoque tant ses études, qui ont creusé un écart avec sa famille, elle aborde enfin la place des livres dans la construction de son identité : la lecture lui fournit des concepts pour comprendre l'expérience amoureuse qu'elle a vécu avec un homme et un exemple de modèle féminin. Ce livre qui rend discrètement hommage à l'auteur de la Force de l'âge sort à point nommé dans la collection folio poche, au moment où cette dernière va entrer dans la collection de la Pléiade, véritable consécration.

Annie Ernaux, Mémoire de fille, folio, 165 p.

Autres récrits de l'auteur : La place, la honte, une femme, Regarde les lumières mon amour

Billet de Lilly. Merci Folio pour ce partenariat

 

Posté par maggie 76 à 22:18 - - Commentaires [22] - Permalien [#]


05 mai 2018

Un avant-poste du progrès/ Au coeur des ténèbres de Conrad/ Apocalypse now de Coppola : ISSN 2607-0006

51S5nH1++uL

De son voyage au Congo, Conrad, capitaine de navire, a ramené une expérience amère : il relate les atrocités vues dans son journal mais aussi dans Au coeur des ténèbres et Un avant-poste du progrès. Alors qu'il rend l'interprétation d'Au coeur des ténèbres problématique, Un avant-poste du progrès est clairement une critique du colonialisme. Il est l'un des premiers à travailler comme agent du colonialisme, au service de l'Angleterre, tout en en dénonçant les pratiques.   

Dans cette nouvelle, Kayerts et Carlier, deux agents de la compagnie commerciale du Congo belge, sont révoltés par les pratiques de Makola, un esclavagiste, qui fait partie de l'administration coloniale. Puis, l'inaction et l'isolement les rendent complètement indifférents à ce qui les entoure, ne pensant qu'aux profits qu'ils pourront faire. Ils pensent aussi apporter " La lumière, la foi et le commerce dans les zones ténébreuses de la terre"  (p. 47). Mais leur bêtise les amène à un destin tragique et rend évidente la dénonciation de l'entreprise colonialiste, son échec. "C'est Bouvard et Pécuchet au Congo", indique Mael Renouard dans son introduction (p. 8). Le titre ironique fait d'ailleurs penser à l'écriture flaubertienne.

Un avant-poste du progrès, Conrad, bibliothèque Payot, 94 p.

images

 Au coeur des ténèbres a pour narrateur un marin, qui nous présente Marlow, qui commence le récit d'un voyage qu'il a effectué au Congo. Capitaine d'un navire pour une compagnie du Congo belge, il doit remonter le fleuve pour ramener Kurtz, un agent devenu fou dont on vante le "génie". Ce voyage confronte Marlow à l'horreur du colonialisme mais aussi à l'inhumanité des colons, à travers de nombreuses références à l'enfer. Cependant, le récit ne présente pas un sens aussi explicite que dans Un avant-poste du progrès, comme l'indique d'emblée le narrateur du récit cadre : "Et pour lui, le sens d'un épisode n'était pas à l'intérieur comme les cerneaux, mais à l'extérieur, enveloppant seulement le récit qui l'amenait au jour comme un éclat voilé fait ressortir une brume, à la semblance de l'un de ces halos vaporeux que rend parfois visibles l'illumination spectrale du clair de lune" (p. 33).

Cette longue nouvelle a été une déception pour les lecteurs victoriens, habitués à des romans d'aventures qui exaltent l'Empire britannique : ils découvraient, avec Au coeur des ténèbres, un roman sombre, aux descriptions morbides, où l'aventure est finalement absente. Lontemps lu comme un roman perssimiste sur la condition humaine, Todorov rappelle dans son article "Connaissance du vide : Coeur des ténèbres" la polysémie de ce voyage : cette nouvelle est une descente aux enfers, une découverte de l'inconscient mais aussi une " allégorie de la lecture", où "la connaissance du vide" semble désigner l'impossible accès à la vérité par la narration.

Au coeur des ténèbres, Conrad, Folio bilingue, 332 p.

Todorov, "Connaissance du vide : coeur des Ténèbres".

Apocalypse Now - Trailer

Même si Au coeur des ténèbres n'est pas crédité au générique, Apocalypse Now s'inspire librement de l'oeuvre de Conrad en transposant les événements au Vietnam. Comme Marlow, Willard doit aller rechercher le colonel Kurtz dans la jungle du Vietnam  car ce dernier mène une armée à son propre compte. Dans la version redux, le film montre aussi des colons français débattant de politique. Le propos du film semble s'éoigner de celui du récit en faisant une critique de la guerre mais on retrouve des visions hallucinées de la forêt, du voyage et une réflexion sur la condition humaine, le colonialisme. ce film grandiose a connu un tournage cahotique, véritable apocalypse pour le réalisateur comme le rappelle Rouyer dans sa présentation "Il était une fois... Apocalypse now".

Apocalypse Now, Coppola, Avec Marlon Brando, Martin Sheen, 1979, 3h14

Sur le Web : https://www.cineclubdecaen.com/realisat/coppola/apocalypsenow.htm

Posté par maggie 76 à 19:56 - - Commentaires [19] - Permalien [#]

12 mars 2018

Le tramway de Claude Simon : ISSN 2607-0006

livre_galerie_9782707320179

Le tramway forme un triptyque autobiographique, avec L'acacia et Le jardin des plantes, qui  tisse trois liens : enfant, Claude Simon prenait un tramway qui l'amenait du collège à sa demeure. Il décrit aussi les lieux traversés avec une extrême précision. Ce n'est pas un hasard si les romanciers du Nouveau Roman ( comme Butor, Sarraute, Robbe-Grillet) étaient appelés "l'école du regard". Cette minutie dans les descriptions dit aussi la difficulté de décrire le réel : on  est loin des écrivains du XIXeme siècle qui écrivaient des romans comme "un miroir que l'on promène le long du chemin" ( Stendhal, Le rouge et le noir). A ces trajets, s'ajoutent la description d'un séjour à hôpital et des vacances du narrateur (peut-être peut-on y voir un parallèle entre la maladie de la mère et du fils...).

monument_aux_morts_3_site

Monument aux morts de Perpignan ( site l'association des lecteurs de Claude Simon)

Pourquoi faut-il lire Claude Simon ? Son écriture est référentielle (il décrit par exemple le monument aux morts de Perpignan) mais le désordre de la narration montre le travail mémoriel, les bribes de mémoires qui reviennent... L'emboîtement des parenthèses soulignent bien "le magma" des phrases qui se bousculent :

"[...] taciturne assemblé dont, des années plus tard, je devais me souvenir avec le même sentiment de dérisoire privilège ( quoique sachant qu'il n'y avait là qu'une tolérance) d'appartenir à une sorte d'élite dans l'étroite et étouffante puanteur du vestibule d'une baraque refermée la nuit par les gardiens et où chaque soir se tenaient cinq ou six ombres aux vêtements eux aussi élimés et souillés (avec cette différences qu'ils (les vêtements) avaient été des uniformes et que, dans les effroyables émanations des latrines d'urgence qu'enfermait aussi l'étroit vestibule où leur présence était tolérée, leur élitisme tenait seulement à la possession par ruse, larcin, ou quelque trafic clandestin, de la seule valeur marchande ayant cours dans un tel endroit, c'est-à-dire ( comme en témoignaient de semblables mégots roulés à la main, ventrus, bosselés, baveux, et fumés jusqu'à l'extrême limite) de tabac)" (p. 17. nous soulignons)

On remarque aussi "l'ère du soupçon" ( N. Sarraute) dans laquelle est entrée l'écriture : l'auteur de L'Acacia indique aussi entre parenthèses les référents des "ils" comme si la langue n'était plus transparente, une langue qui est faite de répétition et d'accumulation. Il ne faut pas avoir peur de se perdre dans cette écriture simonienne qui est labyrinthique comme les souvenirs, les pensées. Il faut relire les phrases plusieurs fois pour ressaisir le fil de l'histoire. C. Simon avait comme modèle Proust et Faulkner. Il pousse même plus loin "l'aventure de l'écriture" ( expression de Ricardou) puisque l'auteur commence des paragraphes interrompus par des points de suspension, ne marque plus le dicours direct par des guillemets, et fait proliférer ses phrases et ses descriptions sur des pages entières. ci-dessous : un passage entre parenthèses sur deux pages, sans poncutation...

C

Une critique sociale transparaît dans la présentation de la bonne de la famille et de la "société" : on n'est pas loin des Verdurin de la Recherche. De facto, l'auteur fait référence explicitement à Albertine et à Marcel Proust (p. 54) pour souligner l'hypocrisie et le snobisme de ce microcosme, qu'il qualifie de "réactionnaire et d'ultra catholique". C'est toute une époque que fait mélancoliquement et sinueusement resurgir Le tramway de Claude Simon. L'écriture exigeante et difficile dit bien "le brouillard" des souvenirs : " comme si quelque chose de plus que l'été n'en finissait pas d'agoniser dans l'étouffante immobilité de l'air où semblait toujours flotter ce voile en suspension qu'aucun souffle d'air ne chassait, s'affalant lentement, recouvrant d'un uniforme linceuil les lauriers touffus, les gazons brûlés par le soleil, les iris fanés et le bassin d'eau croupie sous une implacable et protecteur brouillard de la mémoire".

Le tramway de Claude Simon, Editions de minuit,

Le discours de Stockholm, Claude Simon, Les éditions de Minuit,

Sur le web : L'association des lecteurs de Claude Simon

Posté par maggie 76 à 08:44 - - Commentaires [15] - Permalien [#]

27 janvier 2018

La fille du fermier de Jim Harrison : ISSN 2607-0006

product_9782070468409_195x320

Connu pour des textes comme Légendes d'automne, qui a été adapté au cinéma ou Dalva ( Télérama propose une sélection de 5 livres), Jim Harrison est une "figure majeure de la littérature des grands espaces" (p. 7). N'ayant jamais lu cet auteur, ce bref roman ou longue nouvelle est une excellente introduction à l'oeuvre de ce romancier : quel dépaysement ! Sarah, à 9 ans, quitte son Ohio natale pour le Montana : elle découvre une vie solitaire, aux somptueux paysages et aux moeurs rustiques. Entre un père mutique et une mère évangélique, Sarah se construit à l'aide de Terry, un adolescent qui lui fait découvrir la littérature et Tim, un vieux cow-boy. Intelligente, belle, mais isolée et mature, Sarah cherche à se venger d'un homme, qui l'a agressée un soir de beuverie...

Amerique-du-Nord-carte-des-Etats-Unis-New-York-Texas-Californie-Arizona-Washington

Sarah est une héroïne digne de l'ouest américain ! Comme Calamity Jane, ou Mattie Rosse ( True Grit, Charles Portis), elle n'hésite pas à se faire vengeance et à manier les fusils. Elle grandit dans une ferme, sans véritable contact social. Le livre repose sur une dualité : l'amour des livres et de la musique de Sarah mais aussi la réalité, celle des mains calleuses, de la chasse à l'élan, de la mélancolie ou de l'alcoolisme touchant les femmes vivant dans ces endroits déserts... Elle lit Tristram Shandy de Sterne et connaît par coeur une phrase de Emily Dickinson : " La vie est si étonnante qu'elle laisse peu de temps pour autre chose". (p. 96).

Elle grandit donc recluse dans ce Montana à la fois sauvage, fascinant, mais extrêmement âpre : elle est très vite confrontée à la sexualité et elle ne cesse de s'interroger sur ses études, l'amour, et sa vengeance. Mais est-elle prête à tout sacrifier par vengeance ? On suit donc avec fascination le passage de l'adolescence de Sarah. Seule la fin m'a paru choquante mais elle ne semble pas l'être pour le Montana... J'ai passé un bon moment à découvrir la rudesse du Montana, dans cette prose sans fioriture, sèche, en parfait accord avec le sujet...

Jim Harrison, La fille du fermier, folio 2 euros, 130 p.

L'avis de Maryline

Merci Folio pour ce partenariat

Posté par maggie 76 à 21:37 - - Commentaires [27] - Permalien [#]

27 juillet 2017

HHhH de Laurent Binet : ISSN 2607-0006

new-piktochart_23580570_9ca57a1e0baa8505d719cfbbba04de592e08fbc9

Laurent Binet, HHhH, audiolib, 11h06, 2017.

Laurent Binet, HHhH, Le livre de poche, 442 p. billet d'Agnès (mon biblioblog)

Merci Audiolib pour ce partenariat. Pour écouter un extrait : ici.

 

Posté par maggie 76 à 11:25 - - Commentaires [7] - Permalien [#]


18 juin 2017

La cote 400/ La mystérieuse affaire de style de Sophie Divry : ISSN 2607-0006

5099227_6_dd06_2017-03-22-2100c8a-19682-6mza9d-oa0v6os9k9_82037be4b06f09ad42b6873e4dad601e

"La mystérieuse affaire de style" ! C'est ainsi qu'a joliment intitulé Sophie Divry son article, publié dans Le monde diplomatique et qui est un extrait de son essai Rouvrir le roman.  Pourquoi trouver son style ?, s'interroge-t-elle. C'est tout d'abord pour " traduire la singularité de sa vision et la volonté narcissique d'avoir un style reconnaissable". Ainsi fustige-t-elle, à travers la quête d'un écriture singulière, la vanité des écrivains. Elle y oppose aussi les auteurs qui ont " leur petite musique originale" et ceux qui s'efforcent d'avoir "une pluralité stylistique". Mais voici de la paraphrase, sans style, bien maladroite : vous pouvez lire plutôt son intéressant article ici, évoqué aussi par Christw dans son blog le marque-page.

 Le lendemain, examinant, contemplant et m'extasiant sur la table des nouveautés, dans ma librairie, mon oeil est attiré par le nom de Sophie Divry. Mais c'est justement l'auteur de l'article ! De quel titre s'agit-il ? Je ne saurais le dire. D'ailleurs, j'ai oublié le contenu de la quatrième de couverture. Je vais vite dans le rayon voir si d'autres livres de cet auteur sont encore en vente. Là, je découvre La cote 400, qui a dû plaire à une des libraires, au point que celle-ci a pris le temps d'y mettre son opinion, sur un carton bristol. Je survole la quatrième de couverture où le mot " bibliothécaire" m'incite à l'acquérir. Rarement, les livres sur les livres me déplaisent et me voici repartie avec l'objet du délit.

9782264055699

Le soir venu, j'ouvre le livre. Et je suis horrifiée. Je l'abandonne une première fois. Puis une deuxième, mais je veux comprendre. Comment l'auteur a pu commettre un pareil récit ! Une bibliothécaire monologue face à un pauvre hère, enfermé la veille dans le sous-sol de la bibliothèque ( plutôt invraisemblable, non ?). Ses opinions sont évoquées en suivant la classifiation de Dewey : la cote 900, l'histoire, lui permet de critiquer Napoléon. Mais quelle harpie ! Quel personnage antipathique ! Non seulement, elle méprise les magasiniers, soit-disant moins intelligents qu'elle, mais elle rend la vie pénible aux architectes sous prétexte qu'elle travaille dans un sombre sous-sol, fait du café trop fort pour ne pas être " rançonner par ses collègues", critique les " zombis" qui écoutent de la musique dans le bus au lieu de lire ! A quoi mène cet amer soliloque ? Je ne le saurais jamais car j'ai laissé ce haineux personnage dans son sous-sol et ce livre, dont le procédé est orginal, mais dont le contenu est décevant et désagréable.

Sophie Divry, La cote 400, collection 10/18, 95 p.

Posté par maggie 76 à 17:28 - - Commentaires [17] - Permalien [#]

06 juin 2017

Tandis que j'agonise de Faulkner/ Mud, sur les rives du Mississippi de Nichols : ISSN 2607-0006

 

carte-usa

Voyez le Mississippi, au sud des Etats-Unis, c'est là que se déroulent les romans de Faulkner comme Le bruit et la fureur ou Tandis que j'agonise.

00314e61

 L'écrivain Ellen Glaqglow a forgé, en 1936, le terme de Southern Gothic pour qualifier les écrits de Faulkner, en référence au roman anglais noir. Mais quel est le rapport entre ces deux genres de littérature qui paraissent aussi éloignés ? Le southern gothic désigne moins le fantastique que les peurs et les superstitions d'un sud pauvre et décadent, d'une ruralité sauvage et violente.

Dès le titre, Tandis que j'agonise, on pressent une histoire lugubre, comme la pluie diluvienne qui ne cesse de s'abattre sur les tristes personnages de cette histoire. C'est celle d'une famille, dont la mère Addie est mourante. Alors que la mère est allitée, le fils Cash, charpentier, prépare son cercueil, sous ses yeux. Elle a émis le souhait d'être enterrée dans le cimetière près de la ville, ce qui va obliger les enfants, Darl le cadet, Jewel le plus jeune et la fille Dewey et leur père à entreprendre un voyage plein de péripéties glauques comme une jambe cimentée, un incendie, une charrette qui tombe à l'eau...

L'histoire est des plus banales et s'inscrit dans un quotidien rural. Mais ce qui n'est pas banal, c'est l'écriture de Faulkner. La déliquescence de cette famille transparaît dans l'écriture : par courts chapitres, l'auteur révèle grâce au monologue intérieur les pensées des personnages. Juste des bribes. Des fragments. Il instaure le procédé qu'il développera dans Le bruit et la fureur. Les chapitres étant très courts, et n'utilisant pas selon l'expression sartrienne "la technique du désordre", comme dans Le bruit et la fureur, où les temporalités sont mêlées, la lecture en est plus aisée pour découvrir les destins grotesques et sordides de tous ces personnages cernés par l'odeur de mort du cadavre qu'ils transportent. Voici un exemple d'un chapitre faulknerien, pas forcément représentatif puisqu'il s'interrompt au milieu d'une phrase et est particulièrement bref :

Numérisation_20170608Tandis que j'agonise, Faulkner, folio, 254 p.

 

MUD-Poster-FR-HR

Ce sont sur les mêmes rives du Mississippi que vit Mud, découvert par Ellis, un jeune garçon naïf et idéaliste. Loin de l'insouciance d'un Tom Sawyer, Ellis est confronté à la dure réalité - il doit aider son père, vendeur de viande et de poisson, alors qu'il n'a que 14 ans, et il doit subir la désunion de ses parents, qui souhaitent divorcer. Mais Ellis est romantique et se réfugie souvent sur une île en quête d'aventures. C'est là, avec son meilleur ami, Neckbone, un orphelin, qu'il découvre un bateau surréalistement perché dans un arbre et un homme mystérieux : Mud.

Mud s'inscrit aussi dans la lignée du southern gothic : dans une nature lumineuse, Ellis et le spectateur font la découverte des dangers de la nature et de la nature humaine. Qui est Mud ? un menteur ou un amoureux ? Ellis va-t-il l'aider à retrouve l'amour de son enfance, Juniper, sachant que Mud est un meurtrier ? Tout en suivant Ellis dans un parcours initiatique, on peut voir des aventures dans la tradition du cinéma américain, la vie des habitants des bayous en train de disparaître ; une fusillade et une traque digne d'un thriller. Un univers à la fois sordide et merveilleux, trouble comme Mud et le fleuve sur lesquels vivent les personnages... Une belle découverte...

Mud, Jeff Nichols, 2012, avec Mattew McConaughey, Tye Sheridan, 2h10.

billet de Dasola

Posté par maggie 76 à 19:19 - - Commentaires [23] - Permalien [#]

07 mai 2017

Rompre le silence de Borrmann : ISSN 2607-0006

9782253092902-001-T

Rompre le silence est le premier roman de Metchild Borrmann, paru en 2013 et qui a obtenu le prix du meilleur roman policier en Allemagne ( le Deutscher Krimipreis). Elle a depuis écrit cinq romans, dont Le violoniste. Effectivement, ce roman policier est efficace car il ne distille les renseignements que de manière parcimonieuses par des analepses. Le lecteur curieux attend donc avec impatience des informations. Robert Lubisch découvre, dans les papiers de son père décédé, avec lequel il ne s'entendait guère, une photographie d'une belle femme et une carte d'identité SS. Qui est cette femme ? A qui appartient ces papiers nazis ? Une journaliste décide d'aider Lubitsch mais elle est rapidement assassinée. Pourquoi a-t-on voulu la faire taire ?

L'intrigue nous pousse à tourner les pages. Pourtant, les personnages paraissent sans épaisseur, stéréotypés, prévisibles. On n'arrive pas à s'attacher à l'enquêteur, ni au personnage principal ( qui n'est pas Robert Lubisch), ni à leurs états d'âme. La deuxième déception dans ce roman vient du contexte historique. L'évocation de l'Allemagne nazie ne sert que d'arrière-fond à l'histoire : l'auteur a plus reconstitué une ambiance qu'une période historique ( on peut voir l'indulgence des autorités publiques lors de la dénazification, la propagande...). Une lecture entraînante mais qui n'est pas indispensable...

Rompre le silence, Borrmann, Livre de poche, 286 p.

Merci livre de poche pour ce partenariat.

Posté par maggie 76 à 09:49 - - Commentaires [17] - Permalien [#]

27 décembre 2016

Histoires de fantômes de Dickens : ISSN 2607-0006

76419

Quoi de mieux pour passer de bonnes fêtes de fin d'année que la compagnie de Dickens ? Depuis A christmas Carol, la tradition anglaise allie histoire de fantômes et période de Noël. D'ailleurs la couverture reprend une illustration du fantôme de Marley par John Leech. Ainsi pouvait-on lire dans All the year round, journal auquel collaboraient Gaskell ou Collins, "Fantômes de noël", qui est une suite d'anecdotes comportant des spectres ou "La maison hantée"

Mais toutes ces histoires ne sont pas liées à cette période. Pourquoi y a-t-il autant de fantômes dans les nouvelles de Dickens ? La vogue du roman gothique de la fin du XVIIIeme siècle et du spiritisme dans les années 1850, inspirent nombres de ces histoires. D'autres, comme "Confession trouvée dans une prison", raconte la dernière journée d'un meurtrier : une autre influence se fait sentir dans ces "histoires", celle du roman policier. Dans "Confession trouvée dans une prison", le narrateur tue un enfant pour capter son héritage et il l'enterre dans son jardin. Mais le crime ne restera pas impuni. Il est aussi question de meurtre et de revenants dans "La chambre de la mariée" et "Le procès pour meurtre". "Le portrait de la belle inconnue" thématise le motif du tableau qui vampirise la vie d'une femme. Cette nouvelle plus développée que les autres rivalise, en suspense et en mystère, avec Le portrait ovale de Poe.

" On n'en finirait pas d'évoquer ces vieux manoirs, avec leurs couloirs envahis d'échos, leurs sinistres appartements d'honneur, et leurs ailes hantées condamnés depuis des années, tous ces lieux où nous pouvons déambuler avec des frissons de plaisir et rencontrer d'innombrables fantômes - même si, conviendrait-il de noter, ceux-ci se ramènent en fait à quelques grands types ou grandes catégories ; car les fantômes manquent d'originalité, et "hantent" des sentiers" battus." (p. 56, "Fantômes de noël"). Et c'est bien là le problème de ces nouvelles : à part la nouvelle "La chambre de la mariée" qui met en scène deux personnages comiques rappelant les caricatures enlevées de Dickens auquels s'ajoutent une intrigue à tiroir, les autres nouvelles sont des pastiches qui rassemblent des anecdotes autour d'esprits, trop courtes pour qu'on arrive à s'y intéresser. Toutefois, "Confessions trouvée dans une prison", "La chambre de la mariée" et "Le portrait de la belle inconnue" développent des atmosphères aussi sombres et mystérieuses que l'univers de Poe...

Dickens, Des histoires de fantômes, folio, 314 p.

L'avis de Lewerentz

Dickens, Un chant de noel, livre de poche, 182 p.

Posté par maggie 76 à 11:36 - - Commentaires [22] - Permalien [#]

15 septembre 2016

Bal de givre à New York de Fabrice Colin : ISSN 2607-0006

9420_957389

Fabrice Colin est un auteur étonnant tant la variété de ses écrits surprend. Il nous plonge dans un monde futuriste dans Projet Oxatan ou dans un roman sur la fiction et l'histoire dans La poupée de Kafka. Dans bal de givre à New York, nous découvrons un New York fantastique, comprenant des enchevêtrements de passerelles, des coupoles qui s'élèvent lorsqu'il pleut sur les parcs, des tours immenses... construits par le père  d'une jeune fille, Clara, qui vient d'avoir un accident. Le jeune homme, qui la sauve,  Wynter, est beau comme un prince, riche comme Crésus et tombe immédiatement amoureux de Clara. Commence une romance qui s'avère aussi mystérieuse que dangereuse.

Le personnage principal est tellement naïf qu'on est vite agacé par sa bluette avec son parfait prince charmant. Ridicule ! Une harlequinade ! Pourtant, des allusions nous font comprendre que c'est intentionnel : " Peu à peu, j'en vins à me considérer comme une princesse de roman à l'eau de rose" (p. 121) ou elle se qualifie elle-même "d'ingénue délaissée, incapable de mettre de l'ordre dans ses sentiments".

Alors pourquoi continuer à lire ce roman faussement sentimental ? Pour New York ! La ville est magnifiquement imaginée, inventée. Souvent décrite, elle apparaît aérienne, cristaline, éblouissante. En voici un extrait : "Partout, des géants d'acier et de verre frayaient un chemin vertical entre des lacis de ponts aériens, des faisceaux argentés fouaillaient le ciel. La tour Seth-Smith se dressait là-bas, sur les bords d'un Central Park constellé de lacs obscurs, rayé de routes lumineuses. Un jeu de construction titanesque, coilà ce qu'était devenu New York, et sur ce plateau minéral, un homme - mon père - avait travé des lignes, jetés des passerelles, déroulé des toits plus larges que le monde. Dans le silence ombré, l'auguste dirigeable aux flancs nacrés de lune glissait sur le labyrinthe des buildings, par-delà les noires et souveraines contorsions du fleuve" ( p. 155). Et puis, la tension créée par une intrigue secondaire est admirablement maintenue : le Masque, un énigmatique personnage, tente d'enlever Clara et de nombreux phénomènes étranges entourent l'héroïne d'un mystère qu'on voudrait bien élucider. La chute est particulièrement réussie bien que certains éléments tombent comme un cheveu sur la soupe. Bal de givre à New-York présente un bel imaginaire fantastique, poétique et merveilleux.

Fabrice Colin, Bal de givre à New York, Livre de poche, 282 p.

Posté par maggie 76 à 20:37 - - Commentaires [12] - Permalien [#]