29 juillet 2018

Ada d'Antoine Bello : ISSN 2607-0006

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Vous pensiez avoir tout lu sur les romans traitant des intelligences artificielles ? Bello arrive à nous surprendre avec son récit policier Ada. Le président de Turing corporation, Dunn, demande à Franck Logan d'enquêter sur la disparition d'Ada : cette dernière est un programme informatique inventé pour écrire un roman à l'eau de rose. Enfermée dans une salle, sans connexion internet, elle réussit toutefois à s'évader. Franck Logan pourra-t-il rivaliser d'intelligence face à la machine ? Une machine a-t-elle une conscience ?

Evidemment, le roman aborde le pouvoir et les dangers de la technologie mais sans utiliser la noirceur présente dans ce type de récit décrivant les dérives de la technologie. Au contraire, Bello use de l'humour et d'une tonalité ludique pour dénoncer les travers d'une corporation prête à tout pour engendrer du profit. Quant à l'intelligence artificielle, elle exploite les failles humaines pour arriver à ses fins. Ce sont les propres faiblesses de l'homme qui l'amènent à sa perte. Ada se révèle d'une grande complexité face à tous ces humains caricaturaux et imbus d'eux-mêmes.

Outre ces questions traditionnelles, Bello aborde aussi la littérature : Ada écrit un roman à l'eau de rose comportant des mots arogtiques et des scènes scatologiques. Qu'est-ce qu'un roman sentimental ? Quels sont les ingrédients à utiliser pour vendre 100 000 exemplaires ? Tout en décrivant les caractéristiques de ce type de roman, Bello en profite pour égratigner tout type de littérature reposant sur des clichés, des stéréotypes, les modes mais le sien y échappe. Et dans une dernière pirouette humoristique, le romancier n'hésite pas à commenter ses propres procédés. Un très bon roman !

Ada, Antoine Bello, folio, 394 p.

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14 juillet 2018

Les filles au lion de Jessie Burton : ISSN 2607-0006

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" Une oeuvre d'art [Les filles au lion] qui a survécu à la guerre civile en Espagne et à une guerre mondiale, et que l'on retrouve dans une maison du Surrey voilà qui ouvre un tas de possiblités romanesques" ( p. 366), déclare un galeriste Edmund Reede, collaborateur d'une vieille dame Marjorie Quick et de sa secrétaire Odelle Bastien. Et c'est ce que va explorer Jessie Burton : elle architecture son roman autour de multiples secrets et d'un tableau peint supposément par un artiste espagnol Isaac Robles.

Nous commençons pas découvrir Odelle Bastien, jeune fille débarquée à Londres de Trinidad, qui tente d'écrire un roman tout en cherchant à survivre dans le Londre des années 60, confrontée au racisme. Celle-ci fait la rencontre de Lawrie Scott qui lui montre un tableau, Les filles au lion pour retenir son attention. Cette "oeuvre saisissante, sinistre, révolutionnaire" enthousiasme aussi d'Edmund Reed, qui souhaite faire une exposition autour de cette oeuvre dont le créateur a connu une vie énigmatique. Comment ce tableau est tombé entre les mains de la famille Scott ? Pourquoi Marjorie Quick s'enfuit à la vue de ce tableau ? Quel est le véritable sujet du tableau et qui en est l'auteur ?

Les filles au lion propose une intrigue fictionnelle digne des romans dumasiens. "Dumaficelé", il alterne deux périodes ( Londres en 1960 et l'Espagne des années 36) qui permettent assez vite de comprendre les "cables" qui relient toutes ces vies. On devine donc assez rapidement les secrets des personnages mais pourquoi continue-t-on à lire le roman ? Le mystère du tableau propose une réflexion autour de la condition des femmes et de la création artistique. "Les femmes en sont incapables, figure-toi. Elles n'ont pas de vision", déclare amèrement une jeune fille à son amie, au sujet des oeuvres d'art que vend son père. De plus, Odelle étant originaire de Trinidad, elle doit supporter des humiliations, tout en subissant les affres de la création. L'auteur évoque aussi le foisonnement artistique de ces années 30, reposant sur des recherches, comme le montre la formidable documentation qu'elle a effectuée ( une bibliographie monstrueuse se situe à la fin du roman). Malgré les facilités narratives, des personnages naïfs, on ressent un véritable plaisir romanesque à découvrir la machine livresque construite par Jessie Burton.

Les filles au lion, de Jessie Burton, Folio, 506 p.

sur le web : Les filles aux lions, Télérama

Merci Folio pour ce partenariat

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22 juin 2018

La peste écarlate de Jack London : ISSN 2607-0006

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Vous pensiez tout connaître de l'oeuvre de Jack London ? Saviez-vous qu'il avait écrit un récit d'anticipation ? Dans La peste écarlate, Jack London décrit un futur post-apocalyptique où ne survivent que quelques hommes dont Smith, un  professeur de littérature, vivant à San Fransisco. Ce dernier raconte à ses trois petits-fils comment s'est propagée la peste écarlate, qui en quelques mois a détruit quasiment toute l'humanité, 60 ans avant.

"chacun luttait pour soi" (p. 51).

Dans un monde surpeuplé, les maladies étaient combattues jusqu'à qu'apparaisse une maladie qui se propage si rapidement qu'aucun vaccin n'a pu être trouvé. Les riches fuient en avion, les pauvres ravagent les villes. Peu à peu, faute de savants ou d'ouvriers, l'eau vient à manquer ainsi que l'électricité. Des groupes s'organisent mais les effets du fléau se répandent si rapidement que les villes de la terre entière se transforment en charnier. Pendant le récit du vieillard, interrompu par les trois garçons, qui n'arrivent pas à conceptualiser ce qu'ils n'ont jamais vu comme l'argent ou des voitures, le narrateur fait la satire de cette société inégalitaire  : "En plein coeur de notre civilisation, dans ses bas-fonds et dans ses gettos du travail, nous avions laissé croître une race de barbares, qui maintenant se retournaient contre nous, dans nos malheurs, comme des animaux sauvages, cherhant à nous dévorer" (p. 52).

"Le flot de la vie primitive est revenu sur lui-même, balayant l'oeuvre humaine"(p. 19) :

Quelques survivants tentent se refonder la civilisation, tel que Smith en gardant des livres dans une grotte. En outre, il essaie de transmettre son savoir par son récit. L'humanité reviendra à son apogée... un récit optimiste ? une fin montrant la foi dans l'homme ? En fait, chacun des trois petits-fils semblent l'incarnation d'un type d'homme :  "Les trois types éternels de dominations, le prêtre, le soldat, le roi repatraîtront d'eux-mêmes" (p. 92). Ce court récit ou cette longue nouvelle pose des questionnements (surpopulation, maladie, inégalités sociales) proches des récents paradoxe de Fermi de Boutine ou de Soleil vert d'Harrisson, dans un style concis mais romanesque et très agréable à lire. Une sorte de "survival" qui a gardé toute sa modernité ! Une belle découverte !

La peste écarlate de Jack London, Librio 2 euros, 110 p.

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09 juin 2018

La maison où je suis mort autrefois de Keigo Higashino : ISSN 2607-0006

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Vous connaissez mal ou peu la littérature japonaise ? Ce récit pourrait être une bonne introduction pour découvrir un auteur comme Higashino : publié dans la collection Babel noir, La maison où je suis mort autrefois n'est pas véritablement un roman policier. Certes, il y a plusieurs morts, certaines symboliques, d'autres réelless mais l'enquête se tourne plus vers une quête identitaire que vers la découverte d'un coupable. 

Dans un récit cadre, le narrateur qui est un trentenaire, célibataire, réçoit une lettre de son père lui annonçant la destruction de leur maison. Elle lui en rappelle une autre plus terrifiante. Commence une analepse où le narrateur raconte comment deux ans plus tôt, pour aider une ex-petite amie Sayaka, il va se rendre dans une demeure contenant bien des mystères. Sayaka est tourmentée : elle a retrouvé dans les affaires de son père mort, une clé et un plan. En outre, peu à peu, on découvre qu'elle a de mauvaises relations avec sa fille de 3 ans. S'ajoutant à tous ces éléments, elle avoue qu'elle n'a pas de souvenirs d'enfance. La visite de l'étrange maison lui permettra-t-elle de retrouver la mémoire ? Que va -t-elle découvrir ?

Dans une écriture sobre mais détaillée, se succèdent d'infimes détails qui vont tous s'assembler pour mettre au jour une terrible vérité. L'atmosphère devient vite étouffante et angoissante. Mais au-delà d'un suspense terriblement efficace, le lecteur découvre les relations intergénérationnelles au Japon, l'éducation des enfants et leurs enjeux. La dimension psychologique et la question de l'enfance sont aussi très présents : " D'ailleurs, chacun n'a-t-il pas une maison où l'enfant qu'il était  est mort autrefois ?", s'interroge le narrateur...

La maison où je suis mort autrefois, Higashino, Babel noir, 254 p.

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21 mai 2018

A l'orée du verger de Tracy Chevalier : ISSN 2607-0006

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La genèse d'un livre peut être tout à fait étonnante. C'est en lisant un livre sur les jardins et notamment un passage sur les pommiers ( mais aussi une trilogie romanesque sur la vie des colons en Ohio) que soudain son histoire a germé déclare, dans les remerciements, Tracy Chevalier. Deux voix alternent pour raconter, tout d'abord, leur installation dans un milieu hostile : le père James Goodenough et sa femme Sadie. Ils ont plusieurs enfants ( Sal, Robert, Martha, Caleb et Nathan), qui les aident à vivre dans le Black Swamp, dans l'Ohio. Là, James veut faire pousser des pommiers contre l'avis de sa femme alcoolique, qui ne cherche qu'à fuir cet endroit recouvert de boue. On suit ensuite les tribulations de Robert, qui sillonne l'Amérique vers l'Ouest, jsuqu'en Californie, à travers des lettres envoyées à sa famille. Son nomadisme l'amène à être chercheur d'or, cow-boy... mais aussi botaniste.

S'inspirant de  personnages réels comme John Chapman ( le voisin des Goodenough dans le Black Swamp) et William Lobb ( herboriste), comme dans son précédent roman La dernière fugitive, l'arrière plan historique et social avec la vie des colons, la ruée vers l'or, l'herborisation, la découverte des séquoïas en Californie est tout à fait passionnante. A travers le destin de ses personnages, Tracy Chevalier retrace une partie de l'histoire américaine. 

Cependant, malgré des efforts pour renouveller la narration, la forme de ce récit est assez cahotique, cousu de fils blancs. On assiste donc à une alternance de voix, de lettres, de récits, qui permet de dramatiser cette histoire. Pourtant, on n'arrive pas à s'attacher à ces personnages, antipathiques, peu approfondis. Paradoxalement, ce livre provoque de l'intérêt pour son sujet ( la vie des colons et les découvertes botaniques) mais de l'ennui pour ses personnages...

A l'orée du verger, Tracy Chevalier, folio, 390 p.

autres romans de l'auteur : La jeune fille à la perle, La dernière fugitive, Prodigieuses créatures

Merci Folio pour ce partenariat.

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12 mai 2018

Mémoire de fille d'Annie Ernaux : ISSN 2607-0006

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photo collection de l'auteur

On retrouve le style autobiographique d'Annie Ernaux dans Mémoire de fille. Comme si La place était une oeuvre matricielle, les thèmes de la honte, de la place sociale et une réflexion sur l'écriture sont à nouveau présents dans cet écrit : doit-elle écrire à la première personne ou doit-elle dire "elle" pour ce "je" de l'année 58 qu'elle n'est plus ("Dans ces conditions, dois-je fondre la fille de 58 et la femme de 2014 en un "je" ?" "p. 23 )? Pourquoi écrire ? L'auteur délivre aussi la genèse de son récit : " Est- ce que je n'ai pas voulu, obscurément, déplier ce moment de ma vie afin d'expérimenter les limites de l'écriture, pousser à bout le colletage avec le réel [...], m'acharner à dénoncer une imposture".

Annie Ernaux tente donc de dire le réel, les expériences sexuelles, l'année de ses 17 ans ( elle cite des lettres, décrit des photographies, elle se rend sur les divers lieux cités...) mais l'art (et les livres) est capitale dans la compréhension de ce réel, comme elle l'écrit dans une lettre envoyée à une amie en 1961 : " Je me cloître, trouvant le repos pascalien dans ma chambre. Mes meilleurs moments sont ceux où, vers 5 heures, je regarde derrrière une vitre le soleil se coucher. Le froid pétrifie tout au-dehors et je viens de travailler 4 heures de rang. La sombre bibliothèque municipale me convient aussi [...] il y a ce mot de Nietzche que je trouve si beau : Nous avons l'Art pour ne point mourir de vérité" (p. 161)

Lisons-nous donc un livre similaire aux précédents ? Le titre Mémoire d'une fille semble entrer en résonnance avec Les mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, figure littéraire convoquée à plusieurs reprises. A. Ernaux a mis au coeur de cette oeuvre, non pas la figure paternelle comme dans La place ou sa mère comme dans Une femme mais la sexualité de la femme et son destin, notamment les choix d'une vie. Sans lyrisme, sans provocation et sans affectation, elle décrit la condition féminine dans les années 58.

La lecture du deuxième sexe de Simone de Beauvoir lui apporte un modèle et des réponses. Elle qui évoque tant ses études, qui ont creusé un écart avec sa famille, elle aborde enfin la place des livres dans la construction de son identité : la lecture lui fournit des concepts pour comprendre l'expérience amoureuse qu'elle a vécu avec un homme et un exemple de modèle féminin. Ce livre qui rend discrètement hommage à l'auteur de la Force de l'âge sort à point nommé dans la collection folio poche, au moment où cette dernière va entrer dans la collection de la Pléiade, véritable consécration.

Annie Ernaux, Mémoire de fille, folio, 165 p.

Autres récrits de l'auteur : La place, la honte, une femme, Regarde les lumières mon amour

Billet de Lilly. Merci Folio pour ce partenariat

 

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05 mai 2018

Un avant-poste du progrès/ Au coeur des ténèbres de Conrad/ Apocalypse now de Coppola : ISSN 2607-0006

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De son voyage au Congo, Conrad, capitaine de navire, a ramené une expérience amère : il relate les atrocités vues dans son journal mais aussi dans Au coeur des ténèbres et Un avant-poste du progrès. Alors qu'il rend l'interprétation d'Au coeur des ténèbres problématique, Un avant-poste du progrès est clairement une critique du colonialisme. Il est l'un des premiers à travailler comme agent du colonialisme, au service de l'Angleterre, tout en en dénonçant les pratiques.   

Dans cette nouvelle, Kayerts et Carlier, deux agents de la compagnie commerciale du Congo belge, sont révoltés par les pratiques de Makola, un esclavagiste, qui fait partie de l'administration coloniale. Puis, l'inaction et l'isolement les rendent complètement indifférents à ce qui les entoure, ne pensant qu'aux profits qu'ils pourront faire. Ils pensent aussi apporter " La lumière, la foi et le commerce dans les zones ténébreuses de la terre"  (p. 47). Mais leur bêtise les amène à un destin tragique et rend évidente la dénonciation de l'entreprise colonialiste, son échec. "C'est Bouvard et Pécuchet au Congo", indique Mael Renouard dans son introduction (p. 8). Le titre ironique fait d'ailleurs penser à l'écriture flaubertienne.

Un avant-poste du progrès, Conrad, bibliothèque Payot, 94 p.

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 Au coeur des ténèbres a pour narrateur un marin, qui nous présente Marlow, qui commence le récit d'un voyage qu'il a effectué au Congo. Capitaine d'un navire pour une compagnie du Congo belge, il doit remonter le fleuve pour ramener Kurtz, un agent devenu fou dont on vante le "génie". Ce voyage confronte Marlow à l'horreur du colonialisme mais aussi à l'inhumanité des colons, à travers de nombreuses références à l'enfer. Cependant, le récit ne présente pas un sens aussi explicite que dans Un avant-poste du progrès, comme l'indique d'emblée le narrateur du récit cadre : "Et pour lui, le sens d'un épisode n'était pas à l'intérieur comme les cerneaux, mais à l'extérieur, enveloppant seulement le récit qui l'amenait au jour comme un éclat voilé fait ressortir une brume, à la semblance de l'un de ces halos vaporeux que rend parfois visibles l'illumination spectrale du clair de lune" (p. 33).

Cette longue nouvelle a été une déception pour les lecteurs victoriens, habitués à des romans d'aventures qui exaltent l'Empire britannique : ils découvraient, avec Au coeur des ténèbres, un roman sombre, aux descriptions morbides, où l'aventure est finalement absente. Lontemps lu comme un roman perssimiste sur la condition humaine, Todorov rappelle dans son article "Connaissance du vide : Coeur des ténèbres" la polysémie de ce voyage : cette nouvelle est une descente aux enfers, une découverte de l'insconscient mais aussi une " allégorie de la lecture", où "la connaissance du vide" semble désigner l'impossible accès à la vérité par la narration.

Au coeur des ténèbres, Conrad, Folio bilingue, 332 p.

Todorov, "Connaissance du vide : coeur des Ténèbres".

Apocalypse Now - Trailer

Même si Au coeur des ténèbres n'est pas crédité au générique, Apocalypse Now s'inspire librement de l'oeuvre de Conrad en transposant les événements au Vietnam. Comme Marlow, Willard doit aller rechercher le colonel Kurtz dans la jungle du Vietnam  car ce dernier mène une armée à son propre compte. Dans la version redux, le film montre aussi des colons français débattant de politique. Le propos du film semble s'éoigner de celui du récit en faisant une critique de la guerre mais on retrouve des visions hallucinées de la forêt, du voyage et une réflexion sur la condition humaine, le colonialisme. ce film grandiose a connu un tournage cahotique, véritable apocalypse pour le réalisateur comme le rappelle Rouyer dans sa présentation "Il était une fois... Apocalypse now".

Apocalypse Now, Coppola, Avec Marlon Brando, Martin Sheen, 1979, 3h14

Sur le Web : https://www.cineclubdecaen.com/realisat/coppola/apocalypsenow.htm

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12 mars 2018

Le tramway de Claude Simon : ISSN 2607-0006

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Le tramway forme un triptyque autobiographique, avec L'acacia et Le jardin des plantes, qui  tisse trois liens : enfant, Claude Simon prenait un tramway qui l'amenait du collège à sa demeure. Il décrit aussi les lieux traversés avec une extrême précision. Ce n'est pas un hasard si les romanciers du Nouveau Roman ( comme Butor, Sarraute, Robbe-Grillet) étaient appelés "l'école du regard". Cette minutie dans les descriptions dit aussi la difficulté de décrire le réel : on  est loin des écrivains du XIXeme siècle qui écrivaient des romans comme "un miroir que l'on promène le long du chemin" ( Stendhal, Le rouge et le noir). A ces trajets, s'ajoutent la description d'un séjour à hôpital et des vacances du narrateur (peut-être peut-on y voir un parallèle entre la maladie de la mère et du fils...).

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Monument aux morts de Perpignan ( site l'association des lecteurs de Claude Simon)

Pourquoi faut-il lire Claude Simon ? Son écriture est référentielle (il décrit par exemple le monument aux morts de Perpignan) mais le désordre de la narration montre le travail mémoriel, les bribes de mémoires qui reviennent... L'emboîtement des parenthèses soulignent bien "le magma" des phrases qui se bousculent :

"[...] taciturne assemblé dont, des années plus tard, je devais me souvenir avec le même sentiment de dérisoire privilège ( quoique sachant qu'il n'y avait là qu'une tolérance) d'appartenir à une sorte d'élite dans l'étroite et étouffante puanteur du vestibule d'une baraque refermée la nuit par les gardiens et où chaque soir se tenaient cinq ou six ombres aux vêtements eux aussi élimés et souillés (avec cette différences qu'ils (les vêtements) avaient été des uniformes et que, dans les effroyables émanations des latrines d'urgence qu'enfermait aussi l'étroit vestibule où leur présence était tolérée, leur élitisme tenait seulement à la possession par ruse, larcin, ou quelque trafic clandestin, de la seule valeur marchande ayant cours dans un tel endroit, c'est-à-dire ( comme en témoignaient de semblables mégots roulés à la main, ventrus, bosselés, baveux, et fumés jusqu'à l'extrême limite) de tabac)" (p. 17. nous soulignons)

On remarque aussi "l'ère du soupçon" ( N. Sarraute) dans laquelle est entrée l'écriture : l'auteur de L'Acacia indique aussi entre parenthèses les référents des "ils" comme si la langue n'était plus transparente, une langue qui est faite de répétition et d'accumulation. Il ne faut pas avoir peur de se perdre dans cette écriture simonienne qui est labyrinthique comme les souvenirs, les pensées. Il faut relire les phrases plusieurs fois pour ressaisir le fil de l'histoire. C. Simon avait comme modèle Proust et Faulkner. Il pousse même plus loin "l'aventure de l'écriture" ( expression de Ricardou) puisque l'auteur commence des paragraphes interrompus par des points de suspension, ne marque plus le dicours direct par des guillemets, et fait proliférer ses phrases et ses descriptions sur des pages entières. ci-dessous : un passage entre parenthèses sur deux pages, sans poncutation...

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Une critique sociale transparaît dans la présentation de la bonne de la famille et de la "société" : on n'est pas loin des Verdurin de la Recherche. De facto, l'auteur fait référence explicitement à Albertine et à Marcel Proust (p. 54) pour souligner l'hypocrisie et le snobisme de ce microcosme, qu'il qualifie de "réactionnaire et d'ultra catholique". C'est toute une époque que fait mélancoliquement et sinueusement resurgir Le tramway de Claude Simon. L'écriture exigeante et difficile dit bien "le brouillard" des souvenirs : " comme si quelque chose de plus que l'été n'en finissait pas d'agoniser dans l'étouffante immobilité de l'air où semblait toujours flotter ce voile en suspension qu'aucun souffle d'air ne chassait, s'affalant lentement, recouvrant d'un uniforme linceuil les lauriers touffus, les gazons brûlés par le soleil, les iris fanés et le bassin d'eau croupie sous une implacable et protecteur brouillard de la mémoire".

Le tramway de Claude Simon, Editions de minuit,

Le discours de Stockholm, Claude Simon, Les éditions de Minuit,

Sur le web : L'association des lecteurs de Claude Simon

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27 janvier 2018

La fille du fermier de Jim Harrison : ISSN 2607-0006

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Connu pour des textes comme Légendes d'automne, qui a été adapté au cinéma ou Dalva ( Télérama propose une sélection de 5 livres), Jim Harrison est une "figure majeure de la littérature des grands espaces" (p. 7). N'ayant jamais lu cet auteur, ce bref roman ou longue nouvelle est une excellente introduction à l'oeuvre de ce romancier : quel dépaysement ! Sarah, à 9 ans, quitte son Ohio natale pour le Montana : elle découvre une vie solitaire, aux somptueux paysages et aux moeurs rustiques. Entre un père mutique et une mère évangélique, Sarah se construit à l'aide de Terry, un adolescent qui lui fait découvrir la littérature et Tim, un vieux cow-boy. Intelligente, belle, mais isolée et mature, Sarah cherche à se venger d'un homme, qui l'a agressée un soir de beuverie...

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Sarah est une héroïne digne de l'ouest américain ! Comme Calamity Jane, ou Mattie Rosse ( True Grit, Charles Portis), elle n'hésite pas à se faire vengeance et à manier les fusils. Elle grandit dans une ferme, sans véritable contact social. Le livre repose sur une dualité : l'amour des livres et de la musique de Sarah mais aussi la réalité, celle des mains calleuses, de la chasse à l'élan, de la mélancolie ou de l'alcoolisme touchant les femmes vivant dans ces endroits déserts... Elle lit Tristram Shandy de Sterne et connaît par coeur une phrase de Emily Dickinson : " La vie est si étonnante qu'elle laisse peu de temps pour autre chose". (p. 96).

Elle grandit donc recluse dans ce Montana à la fois sauvage, fascinant, mais extrêmement âpre : elle est très vite confrontée à la sexualité et elle ne cesse de s'interroger sur ses études, l'amour, et sa vengeance. Mais est-elle prête à tout sacrifier par vengeance ? On suit donc avec fascination le passage de l'adolescence de Sarah. Seule la fin m'a paru choquante mais elle ne semble pas l'être pour le Montana... J'ai passé un bon moment à découvrir la rudesse du Montana, dans cette prose sans fioriture, sèche, en parfait accord avec le sujet...

Jim Harrison, La fille du fermier, folio 2 euros, 130 p.

L'avis de Maryline

Merci Folio pour ce partenariat

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27 juillet 2017

HHhH de Laurent Binet : ISSN 2607-0006

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Laurent Binet, HHhH, audiolib, 11h06, 2017.

Laurent Binet, HHhH, Le livre de poche, 442 p. billet d'Agnès (mon biblioblog)

Merci Audiolib pour ce partenariat. Pour écouter un extrait : ici.

 

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