11 juillet 2019

La fille de la supérette de Sayaka Murata : ISSN 2607-0006

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 Si autant de livres et de films parlent de la tolérance, de l'acceptation de l'autre, c'est qu'il ne va pas de soi d'accepter les différences au sein d'une société. Comme le montre Mona Chollet, dans Sorcières. La puissance invaincue des femmes, les femmes qui ne se plient pas attentes de la société sont considérées comme des "modèles interdits" : " la célibataire incarne l'indépendance féminine sous sa forme la plus visible, la plus évidente. Cela en fait une figure haïssable pour les réactionnaires, mais la rend aussi intimidante pour nombre d'autres femmes"*. C'est aussi ce que montre La fille de la supérette dans laquelle on découvre la vie de Keiko qui travaille dans un konbini depuis 18 ans. 18 ans ! Alors que ses rares amies se sont mariées ou ont changé de métier, Keiko reste vendeuse dans ce supermarché ouvert 24h sur 24h. Comment ? Elle n'a pas d'enfants ! Pour quelles raisons n'a-t-elle pas changé de métier ? Pourquoi ne s'est-elle pas mariée ?

Qu'est-ce qui rend notre héroïne si singulière dans cette société extrêmement rigide ? Keiko perçoit bien sa singularité dont elle fait part au lecteur à travers diverses anecdotes : "Un jour, peu de temps après mon entrée en primaire, pendant l'heure de sport, deux garçons commencèrent à se bagarrer.

- Appelez le maître !

- Arrêtez-les !

Bon, je vais m'en charger, pensai-je en entendant les cris. Attrapant une pelle dans le placard à outils à proximité, je courus rejoindre le lieu de la bataille pour taper sur la tête d'un des belligerants.  Sous les hurlements de la foule assemblée, le garçon porta la main à son crâne et fit volte-face. Voyant qu'il avait cessé de bouger, je m'apprêtai à frapper son adversaire afin de le neutraliser à son tour.

- Keiko-chan ! arrête ! Arête ! s'écrièrent les filles en pleurant." (p. 15-16). Elle analyse donc ce qui la différencie des autres, les mécanismes du conformisme et elle essaie d'adopter les codes. Parviendra-t-elle à s'adapter ?

" Les gens ordinaires n'aiment rien tant que juger ceux qui sortent de la norme"( p. 111) : après un malentendu, un ancien employé du konbini est hébergé par Keiko : aussitôt le gérant et les autres caissières se réjouissent. "Leur attitude me choque", pense la narratrice. Je n'arrive pas à croire que même un gérant de konbini trouve plus d'intérêt à échanger des ragots avec ses employés qu'à appliquer la promo sur le poulet frit" (p. 107).

Plus qu'une simple tranche de vie, la vie d'une employée dans la société nippone se déploie sous nos yeux : horaires, condition de travail, amitiés... Vendus à un million d'exemplaires au Japon, ce roman sur l'anticonformisme a permis à Sayaka Murata d'obtenir le prestigieux prix Akutagawa. Avec ce bref récit de S. Murata, introduisez-vous dans le Japon moderne à travers la vision d'un personnage atypique.

Murata Sayaka, La fille de la supérette, Folio, Barcelone, Mai 2019, 143 p.

* Chollet Mona, Sorcières. La puissances invaincues des femmes, Lisieux, septembre 2018, p.50

 LC avec A girl from earth

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26 juin 2019

En attendant le jour de Michael Connely : ISSN 2607-0006

 

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Couverture : Rémi Pépin 2019 – Photographies : Silhouette © Mark Owen / Arcangel Images ; Lune © Garry Solomon / Getty Images ; Los Angeles © Naphat Photography / Getty Images

Après les enquêtes d'Harry Bosh, Connely nous présente une nouvelle héroïne dans En attendant le jour. Renée Ballard est une jeune femme, qui a été reléguée au quart de nuit du commissariat d'Hollywood. Son ancien coéquipier l'avait accusée de fautes graves pour pouvoir monter les échelons. Mais cela n'empêche pas Ballard de garder son intégrité et son audace même dans un service sans prestige. Lorsqu'elle découvre qu'une prostituée transgenre a été sauvagement agressée et probablement enlevée au préalable, elle décide de garder l'affaire malgré les réticences de ses coéquipiers et de ses supérieurs. Dans la même soirée, une autre affaire retient son attention : une fusillade dans un club. Renée, va-t-elle réussir à résoudre ses enquêtes ?

Toujours lu avec brio par Caroline Klaus, (Vous pouvez écouter un extrait sur le site audiolib), ce livre audio nous fait découvrir une nouvelle policière digne d'Harry Bosh. Intelligente, perspicace, Renée Ballard reste intègre dans un milieu où règne la corruption des policiers ou celle des journalistes. Audacieuse, elle ne recherche pas la gloire mais un peu plus de justice, rejoignant par là le caractère d'Harry Bosh. Tout au long de l'enquête, on en apprend davantage, dans ce premier opus, sur sa vie personnelle, son enfance malheureuse, ses amours pour en faire un personnage attachant.

Quant à l'enquête, le suspense est bien maintenu et l'auteur ménage quelques rebondissements. Elle paraît un peu millimétrée et trop huilée mais l'intérêt réside dans la mise en place du caractère du personnage principal, son courage et sa manière de résoudre ses deux affaires.

Quoi de nouveau dans ce roman policier ? En bon ancien journaliste et romancier, Connely sait intégrer les aspects nouveaux de la société contemporaine en utilisant les sms, les portables, des avancées scientifiques. En outre, il aborde obliquement la place des femmes dans la société ou celle des transgenres. Toutefois, il a gardé cette écriture détaillée, précise pour parler des démarches judiciaires et policières de Ballard. N'hésitez pas à découvrir la nouvelle héroïne de Connelly et on attend avec impatience de nouvelles enquêtes.

En attendant le jour, Michael Connely, Audiolib, 11h08, lu par Caroline Klaus, Audiolib, 2019.

Autres romans : Sur un mauvais adieu,

Partenariat Audiolib.

Sur le web : Ferniot, En attendant le jour, Télérama, mis en ligne le 26 mars 2019. URL : https://www.telerama.fr/livres/en-attendant-le-jour,n6190288.php

L'invité d'Ali Baddou. 2019. "L'écrivain américain Michael Connelly : " J'essaie de raconter des histoires qui sont justes, vraies". Diffusée le 29 mars 2019.

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23 juin 2019

La maison Nucingen de Balzac : ISSN 2607-0006

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http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio-classique/La-Maison-Nucingen-precede-de-Melmoth-reconcilie

Le titre de ce court récit renvoie à un personnage important de La comédie humaine, personnage de banquier emblématique du monde balzacien et éminemment réaliste : " Nous vivons dans un temps très-ami de la fraude" ( p. 133) ou " la prospérité de la maison Nucingen est un des phénomènes les plus extraordinaires de notre époque" (p. 138). Le narrateur de "La maison Nucingen" entend à travers la cloison des salles d'un cabaret une conversation tenue par quelques jeunes gens. Quel lien entre l'histoire de Nucingen et la conversation de journalistes rassemblés dans un salon ? le lecteur est projeté in medias res dans une dicussion à bâtons rompus entre quatre personnages bien connus tels que Blondet le journaliste ou Bixiou. Ils évoquent bien la fortune et le destin de Rastignac mais cela reste encore bien éloigné de notre sujet, Rastignac n'étant que l'amant de la femme de Nucingen. On pense qu'ils vont enfin parler du banquier mais c'est pour aussitôt s'engager dans une autre digression en racontant la vie de Godefroid de Beaudenord.

Poursuivons ! Certes Beaudenord se rend à un bal donné par Nucingen où il rencontre son ami Rastignac. Et Nucingen ? Va-t-on parler du personnage éponyme et de sa fortune ? Tout en devisant sur les amours du jeune homme avec Isaure d'Aldrigger, fille d'un banquier vertueux mais ruiné, reçu chez Nucingen, nos jeunes gens semblent bien avoir oublié leur sujet principal. Quant à Balzac, il donne à voir le spectacle de ses contemporains lors d'un enterrement ou lorsqu'ils courtisent des femmes : " Je connais le monde : jeunes filles, mamans et grand'mère sont toutes des hypocrites en démanchant sur le sentiment quand il s'agit de mariage. Aucun ne pense à autre chose qu'à un bel état." (p. 179).

 Enfin, Couture, l'un des convives, se préoccupe lui aussi de Nucingen : " Je ne vois pas, dans toutes ces toupies que tu lances, rien qui ressemble à l'origine de la fortune de Rastignac" ( p. 179) ! Ce récit est peu romanesque mais très théâtral, constitué d'une seule conversation, d'un long dialogue. Tout en amenant ses auditeurs à découvrir les origines de la constitution de la fortune de Nucingen ( dans les dernières pages), l'auteur en profite pour mener ses réflexions sur la charlatanerie généralisée et la faillite des lois et de l'honnêteté...  Le récit décousu, des longs passages sur le système économique et ses mille personnages font de "La maison Nucingen" une conversation assez peu compréhensible, même si on perçoit très bien " l'omnipotence, l'omniscience, l'omniconvenance de l'argent" (p. 130).

"Les lois sont des toiles d'araignées à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites" (p. 209) : ce n'est que dans les dernières lignes, qu'en virtuose, Balzac nous permet enfin de saisir tous les fils de la conversation tissés par la verve et les mots d'esprit des quatre journalistes. Un roman à découvrir malgré les passages difficiles sur les spéculations financières...

Balzac, La maison Nucingen, précéde de Melmoth réconcilié, Folio, Saint-Amand, 1989.

LC avec Cléanthe et Miriam. La prochaine LC est programmé pour le 22 juillet avec la lecture de Louis Lambert. Après une pause en août, nous reprendrons le 22 septembre avec le roman Ursule Mirouët.

La compagnie des auteurs. 2018. "Un temps très-ami de la fraude. Autour de la Maison Nucingen de Balzac". Animée par Matthieu Garrigou-Lagrange. Diffusée le 27 août 2018. 

La comédie humaine :

1. Scène de la vie de province : Eugénie Grandet; Le cabinet des antiques

2. Scène de la vie parisienne : "La maison Nucingen", " Pierre Grassou", La fille aux yeux d'or, La duchesse de Langeais

3. Etude philosophique : "L'élixir de longue vie", La peau de chagrin; L'auberge rouge, L'Elixir de longue vie

4. Scène de la vie privée :"Le bal de Sceaux", Mémoires de deux jeunes mariées, Le père Goriot, La bourse, Gobseck, Le colonel Chabert

5. Scène de la vie de campagne : Le lys dans la vallée

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19 juin 2019

La salle de bal d'Anna Hope : ISSN 2607-0006

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http://www.folio-lesite.fr/Catalogue/Folio/Folio/La-salle-de-bal

Après le joli succès du chagrin des vivants, Anna Hope a écrit La salle de bal, qui, sous ce titre romanesque, aborde une réalité historique qui l'est moins. Le début chaotique, avec des phrases brèves, non verbales, nous fait entrer dans l'histoire de trois personnages, en 1911, en Irlande. Des sous-titres, les noms des personnages, introduisent trois points de vue différents. Ella :  jeune fille pauvre, elle travaille depuis l'âge de huit ans dans les fillatures. Progressivement, on découvre qu'elle est battue et abandonnée dans l'asile de Sharston. John : après avoir perdu sa fille et sa femme, John devient miséreux et se rend dans cet asile. Charles : Médecin médiocre, pour échapper à sa famille, il devient auxiliaire infirmier tout en jouant du violon comme thérapie pour les patients de l'asile. Mais attiré par les idées d'eugénisme, il développe des théories de l'homme supérieur en observant les indigents et les aliénés de l'asile.

 La plume de la romancière est aussi agréable et fluide à lire que celle de Tracy Chevalier, par exemple, mais elle présente les mêmes travers que cette dernière. Ellle inclut aussi l'histoire de ses personnages principaux dans le contexte historique de l'époque. Quel regard porte-t-on sur les aliénés ? Comment les soigne-t-on ? Le quotidien du personnel et des indigents, le bal thérapeutique, les activités des aliénés sont développés minutieusement. On peut regretter que le mélodrame sentimental prenne le pas sur l'aspect historique.

Dans ses remerciements et la note de l'auteur, H. Hope rend hommage à son grand-père qui a été interné dans cet hôpital. Elle décrit ses sources et la genèse de son roman. Elle explique aussi qu'elle a fait de nombreuses recherches en s'appuyant notamment sur les archives en ligne sur le site http://www.highroydshospital.com et les photographies de Mark Davis. De même, elle s'est intéressée à l'histoire de l'eugénisme et cite des documents fidèlement comme la Eugenics review. Le développement de ses recherches dans les archives de l'hôpital ou sur les fileuses de l'époque est bien plus passionnant que le roman lui-même.

Hope Anna, La salle de bal, Folio, Barcelonne, Mars 2019, 439 p.

Partenariat Folio.

Sur le web : Lu par Book'ing, Tania,

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http://www.highroydshospital.com

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27 mai 2019

La marque de Windfield de Ken Follet : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/la-marque-de-windfield-9782367626833

Roman de moeurs, La marque de Windfield fait évoluer ses personnages dans tous les milieux londoniens des années 1860 jusqu'aux années 1890. Nous pouvons suivre l'évolution de toute la famille Pilaster, riches banquiers, qui vit sous la domination d'Augusta. Ambitieuse, cruelle, elle manipule à son gré toute sa famille, ainsi que tous ceux qui s'approchent d'elle. Son fils Edward, Micky Miranda, un ami du Cordovay, et Hugh, un parent pauvre Pilaster, dont le père a fait faillite, sont témoins de la mort de Peter lorsqu'ils étaient encore pensionnaires dans le collège de Windfield. Sept ans plus tard, le frère de Peter, avocat vient inquiéter Augusta et Micky. Les agissements d'Augusta et Micky vont-ils être découverts ?

Ken Follet entend montrer l'hypocrisie de la bonne société londonienne, thème traditionnel des romans parlant de l'ère victorienne. Plusieurs meurtres sont commis dont un inaugural, qui marque le début de l'histoire, mais il n'y pas d'enquête à proprement parler : La marque de Windfield n'est pas un roman policier.

Les personnages simplistes et caricaturaux - Augusta l'ambitieuse, Hugh l'homme d'affaire de génie, April et Maisie, les prostituées au grand coeur - et l'intrigue sans grande originalité ne permettent pas d'éprouver le moindre intérêt pour ce roman. Ce récit présente les mêmes défauts qu'A l'orée du verger de Tracy Chevalier : les personnages sont antipathiques, sans intériorité et l'arrière-plan brossé à grands traits. L'intrigue est prévisible et quelle fin ! Manichéenne à souhait ! Après le déceptif Code Rebecca, La marque de Windfield est aussi un roman très oubliable... Le désintérêt pour l'histoire est indépendant de la lecture de Thierry Blanc, qui est énergique et dynamique. On peut écouter un extrait ici.

La marque de Windfield, Ken Follet, Audiolib, lu par Thierry Blanc, 16h33,  2018.

Partenariat Audiolib .

Autres romans : Code Rebecca,

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15 mai 2019

La mémoire assassine de Kim Young-ha : ISSN 2607-0006

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http://www.editions-picquier.com/ouvrage/ma-memoire-assassine-2/

Parmi les auteurs sud-coréens, voici encore un auteur à découvrir, dont vous trouverez la biographie sur le site Picquier et une bibliographie.

Un ancien tueur en série, Kim Byeong-su, croit qu'on veut tuer sa fille adoptive Eun-hee. Ce narrateur écrit dans un carnet comment malgré la maladie d'Alzheimer et ses soixante-dix ans, il décide de la sauver et de supprimer cet homme. Mais comment faire lorsqu'on ne souvient même plus de son nom ? "Ce matin, j'ouvre les yeux et me retrouve dans un endroit inconnu. Je me lève d'un bond et enfile à la va-vite mon pantalon avant de sortir en courant de la maison. Un chien que je vois pour la première fois aboie en me voyant. Tandis que je m'agite en tous sens pour retrouver mes chaussures, j'aperçois Eun-hee qui sort de la cuisine. En fait, je suis chez moi. Heureusement que je me souviens encore de Heun-Hee. (p. 51)".

A personnage atypique, histoire atypique. Tout en philosophant et en écrivant de la poésie, le vieillard qui cite Montaigne ("Nous troublons la vie par le soin de la mort, et la mort par le soin de la vie". (p. 12)) tente tant bien que mal - et plutôt mal - de commettre son dernier meurtre. La narration est fragmentaire, parcellaire et nous n'avons accès qu'à ce que note Kim. Rien de morbide, ni de macabre, l'auteur faisant de l'humour noir : " Lorsqu'on voit du sang goutter du coffre d'une Jeep de Chasse, on peut penser qu'il s'agit d'un chevreuil mort, mais moi, dans un cas comme celui-là, je pars plutôt de l'hypothèse qu'il contient un cadavre humain. Ca me paraît plus probable." ( p. 20). On retrouve beaucoup du ton et du style des films coréens comme The stranger de Na Hong-Jin ou Memories of murder, de Bong Joon Ho - cité par le narrateur - qui ont su renouveler le cinéma de genre. Ce court récit, savamment construit mais qui déconstruit les codes du roman policier, vous mènera à une fin surprenante  et donne envie de découvrir d'autres récits de cet auteur.

Kim Young-Ha, La mémoire assassine, Picquier Poche, 151 p.

Sur le web : A girl from earth,

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28 mars 2019

Sept yeux de chats de Choi Jae-hoon : ISSN 2607-0006

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http://www.editions-picquier.com/ouvrage/sept-yeux-de-chats/

Auteur coréen, Choi Jae-Hoon a publié un recueil de nouvelles Le baron du comte Curval en 2010 et Sept yeux du chat en 2012. Vous ne connaissez pas cet auteur ? N'hésitez pas à lire son roman ! 

Tout commence comme Les dix petits nègres coréens : 7 personnes sont réunis dans un chalet, ayant été invités par le Diable, qui tient un site web sur les tueurs en série. Leur hôte est absent et une tempête de neige les empêchent de quitter les lieux. Que faire ? Après une première nuit passée ensemble, un des hommes est retrouvé mort. Qui est le coupable ? Vous pensez que c'est un whodunit classique, mais il n'en est rien : " - Le jeu... a commencé" (p.33). A la fin de la première nouvelle ou chapitre " sixième rêve", commence un chapitre "Equation d'une vengeance" où nous comprenons que la première histoire est en réalité une pièce. Vraiment ? Mais c'est aussi l'histoire que traduit un certain M dans le troisième chapitre, intitulé "Pi". Le dernier chapitre "Les sept yeux de chats", parle du destin du livre qui a disparu... Mais ceci n'est pas un bon résumé. Dans chaque nouvelle, nous retrouvons des éléments similaires mais agencés de manière différente.

"Le nombre Pi se prolonge à l'infini sans qu'aucune de ses décimales ne se répète." (p. 324)

L'auteur nous invite dans un roman labyrinthique où les mêmes motifs et les mêmes personnages sont repris de manière vertigineuse et où on ne sait jamais quelle est la bonne version de l'histoire. Le narrateur est-il un fou enfermé dans une mine qui se raconte des histoires pour ne pas mourir ou est-il un traducteur qui change l'histoire des romans qu'on lui demande de traduire ? Tout en voulant créer le roman à suspense parfait ( p. 324), l'auteur coréen réfléchit sur la littérature, les pouvoirs de la fiction et notamment sur les sources de la création et de l'inspiration. Les personnages de fiction peuvent prendre vie et les références - Alice aux pays des merveilles, La jeune fille et la mort de Munch, Le baiser de Klimt - montrent talentueusement un jeu sur la fiction, la mort et le réel :  "Quelle différence entre la réalité et le fantasme du moment qu'on survit ? (p. 247). Le lecteur peut essayer de trouver la vérité, peut jouer et imaginer trouver la solution. Oui, c'est bien le roman à suspense parfait !

Jae-Hoon Choi, Sept yeux de chats, Espagne, Edition Phillippe Picquier, 2014.

Sur le web : A girl from earth, Niki,

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21 mars 2019

Le Maître et Marguerite de Boulgakov : ISSN 2607-0006

 

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http://www.folio-lesite.fr/Catalogue/Folio/Folio-classique/Le-Maitre-et-Marguerite

En ouvrant le roman Le Maître et Marguerite de Boulgakov, on découvre deux personnages, Berlioz, rédacteur en chef d'une revue littéraire et Bezdomny, un poète, qui dialoguent et font la rencontre d'un individu qui a toutes les caractéristiques du diable : il aurait connu Ponce Pilate et raconte une anecdote sur Ponce Pilate, dont il aurait été témoin (chapitre II) tout en annonçant la mort de Berlioz. Evidemment, nos deux littérateurs refusent de le croire et pensent plutôt avertir la police politique. Cet incipit, ancré dans Moscou, est donc fantastique et plutôt étonnant. A cela s'ajoute un questionnement métaphysique :  " Si Dieu n'existe pas, alors, dites-moi, qui est ce qui gouverne la vie humaine et plus généralement l'organisation des choses terrestres ?" (p. 54), demande l'inconnu diabolique.

Mais continuons avec Likhodeïev, directeur des Variétés qui se retrouve face à l'inconnu, qui se fait appeler Woland. Il a deux comparses, dont un énorme chat noir qui marche sur ses deux pattes arrières. Likhodeïev partage justement son appartement avec le défunt Berlioz à cause de la crise du logement. "Ces derniers temps, d'ailleurs, Monsieur se conduit comme un fieffé cochon. Monsieur se saôule, Monsieur profite de sa position pour avoir des liaisons, Monsieur n'en fiche pas une rame et d'ailleurs il ne pourrait pas en ficher une rame car il ne connaît rien à la besogne qui lui a été confiée. Monsieur est un bluffeur qui trompe ses chefs !", dévoile le comparse de Woland (p. 161, chapitre XI). Et pour se débarrasser de lui, Woland le téléporte à Yalta. Nikanor Ivanovitch Bossoï, le président de l'association des occupants de l'immeuble 302 accepte un pot de vin de Woland, qui veut loger dans l'appartement de Likhodeïev, et se retrouve dénoncé pour trafic de devises étrangères.

Au chapitre XII, Woland devenu "mage" fait un spectacle avec ses deux acolytes et crée une hystérie collective, tout en dénonçant publiquement les hypocrisies d'Arkadi Apollonovitch Sempleïarov, le président de la Commission d'acoustique des théâtres de Moscou, aussitôt arrêté par des Miliciens. Vous l'aurez compris, la satire des milieux littéraires est féroce et celle de la police politique aussi, faisant disparaître tout le monde, sur simple dénonciation.

Nous arrivons au chapitre XIII, intitulé "Apparition du héros" ( p. 235). Nous sommes à nouveau en compagnie de Bezdomny, qui entre-temps a été interné ( chapitre VI). Jugez un peu : Ivan Nikolaïevitch ( dont le surnom est Bezdomny) déclare qu'il est dans cet asile à cause de Ponce Pilate, à un écrivain qui peut se promener dans la clinique psychiatrique, en passant par des balcons. "La description  de la mort horrible de Berlioz suscita de sa part [celle de l'écrivain] cette remarque énigmatique [...]. Puis dans un cri passionné mais étouffé il ajouta : " poursuivez !". Le chat essayant de payer sa place à la receveuse divertit le visiteur à l'extrême, et il étouffait silencieusement de rire tandis qu'Ivan, tout excité par le succès de sa relation s'accroupissait et bondissait sans bruit, mimait le chat tenant sa pièce de dix kopecks contre sa moustache" (p. 239). L'écriture est souvent comique et les personnages burlesques contribuent à la satire des milieux littéraires. Nous apprenons aussi que l'écrivain se faisant appeler le "Maître" a écrit un roman refusé par tous.

Mais j'en ai déjà trop dit tout en passant sous silence un nombre impressionnant de détails ! Ce roman foisonnant et satirique semble difficile d'accès mais il n'en est rien. Une fois entrés dans cet univers fantastique, réaliste et burlesque, nous rions - parfois jaune lors de la description en rêve des grands procès publiques, ou des lieux de détentions ( chap. XIX) ou de l'obligation de faire des activités collectives ( chap. XVII) - de la peinture de la vie moscovite des années 20-30. Un plan à la fin du livre permet de repérer les lieux évoqués. L'introduction par Françoise Flamant et une notice proposent des analyses sur la dimension religieuse du texte, sur l'histoire du manuscrit, sur les autobiographèmes et sur l'intertextualité.

L'écriture, rendue extrêmement visuelle par des annotations de gestes est aussi très érudite, même si la culture russe évoquée peut échapper sans les notes de bas de page : "Là ! Là ! Derrière l'armoire ! C'est lui ! Regardez, il rigole ! Il a même son lorgnon... Arrêtez-le ! Aspergez la pièce d'eau bénite !" (p. 278) est une parodie du Faust de Gounod et "sombre ciel où la tempête" (p. 145) est le premier vers d'un poème de Pouchkine... C'est la rencontre improbable entre le non-sense carrollien, la satire voltairienne sur fond de mythe faustien. Mais quelle oeuvre ! Une oeuvre incroyable !

Boulgakov, Le Maître et Marguerite, Edition et traduction de Françoise Flamant, Malesherbes, Folio, 2018.

Partenariat Folio.

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28 février 2019

L'unité alphabet de Jussi Adler Olsen : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/lunite-alphabet-9782367627823

Jussi Adler Olsen s'est-il lancé sur le même sentier que les autres auteurs de polars nordiques, à savoir des romans ayant pour arrière-plan la Seconde Guerre Mondiale comme Dans l'ombre d'Indridason ?

C'est ce que laisse penser le début du roman : deux officiers britanniques, Bryan et James, survolent les infrastructures allemandes lorsqu'ils sont repérés et leur avion touché. Roman d'espionnage ? Roman de guerre ? Ni l'un, ni l'autre ! Les deux hommes arrivent à prendre un train en marche où ils découvrent des officiers SS considérés comme fous. Là, ils sont soignés avant de regagner le front. Bryan parvient à s'échapper et apprend que l'hôpital psychiatrique a été bombardé. L'intrigue reprend en 1972, en Angleterre, où Bryan a abandonné son métier de médecin et s'occupe de produits pharmaceutiques. Lorsqu'on lui propose d'aller comme consultant aux J.O. de Munich et qu'il rencontre un homme ayant visité les sanatoriums à la fin de la Guerre, il reprend espoir : peut-être va-il retrouver James.

"Ce livre n'est pas un roman de guerre", nous indique l'auteur dans une note. Effectivement, l'auteur s'attarde davantage sur les méthodes employées dans les asiles que sur les faits historiques. D'ailleurs, le père de J. Adler Olsen était un psychiatre et le romancier a fréquenté des asiles d'aliénés dont les traitements radicaux de l'époque l'ont frappé. De même, la question de la pseudo-maladie de certains patients l'a longtemps fasciné. Une grande partie de l'intrigue repose sur des simulateurs, de criminels Nazis qui arrivent à s'en sortir. Et c'est la meilleure partie du roman.

J. Adler Olsen rompt avec le ton acerbe et sarcastique de sa série des Enquêtes du département V. Cela rend son roman un peu plus banal. Certes, la toile de fond est intéressante, mais la deuxième partie, qui consiste en une quête du corps de James, devient complètement invraisemblable et repose sur des facilités narratives. Un des personnages constate que tous ces événements - multiples meurtres en une ou deux heures, coincidences multiples - "dépassent l'entendement" ( "Il y avait vécu trop de choses dans cette dernière heure"), et celle du lecteur aussi. L'histoire s'écoute facilement mais ce n'est pas le meilleur opus de J. Adler Olsen. Cependant, la voix de Benjamin Junger ( on peut écouter un extrait ici) sait bien donner vie à tous ces personnages.

L'unité Alphabet, de Jussi Adler Olsen,  lu par Benjamin Jungers, Audiolib, 16h33, 2018.

Partenariat Audiolib .

Autres romans de l'auteur : Promesse, Selfies

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19 février 2019

Le facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain : ISSN 2607-0006

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http://www.folio-lesite.fr/Catalogue/Folio/Folio-cinema/Les-amants-diaboliques-Le-facteur-sonne-toujours-deux-fois

Ce roman noir de J.M. Cain se construit autour d'une passion intense entre un vagabond, Frank, et une femme, Cora, mal mariée, vivant dans un endroit isolé. Elle est mariée à un Grec, qu'elle déteste. Dès qu'il la voit, il sait qu'il ne pourra plus la quitter. Au bout de vingt pages, les deux amants projettent de tuer le mari. Malheureusement, le meurtre est empêché par l'électrocution du chat et le mari sort presque indemne de cette première tentative. Frank propose à Cora de s'enfuir avec lui, mais elle refuse de vivre sur les routes. Le hasard les réunit à nouveau. Vont-ils réussir à se débarrasser du mari encombrant ?

"Cora, c'est le destin. Nous avons tout essayé" (p. 51)

Cette sordide histoire d'adultère a une intrigue très resserrée. Plusieurs tentatives de meurtres, un procès, des séparations, créent une tension qui ne s'éteindra qu'au dénouement. Le narrateur, Frank, ne raconte que les faits et son point de vue. Ce récit, qui est la confession de Frank, par sa concision, ne laisse aucune place à psychologie, aux remord. Frank parle de meurtre comme de mécanique et Cora ne cherche qu'à s'enrichir. C'est un personnage singulier qui préfère le nomadisme à la vie de petit-bourgeois que Cora choisit. Alors qu'il choisit la liberté, être sur les routes, Frank ne cesse d'accuser le destin, présentant sa passion pour Cora comme une tragédie. Mais la fatalité a-t-elle un rôle dans leur histoire ? Peut-être, puisque le récit s'achève sur l'ironie du sort qui frappe le personnage masculin... Ce récit est une telle réussite qu'il a été adapté à quatre reprises !

OSSESSIONE - LUCHINO VISCONTI - 1943 - TRAILER

Comme dans Mort à Venise, Visconti métamorphose complètement la nouvelle de J.M. Cain. Au-delà de l'italianisation des noms et des lieux, le réalisateur Des amants diaboliques ne garde que l'histoire du couple adultère, qui veut se débarrasser du mari, et certains éléments comme le métier du Grec, appelé Bragana, ou le dénouement. On est proche des amants zoliens dans Thérèse Raquin avec l'amant hanté par le mari et sa dimension psychologique, absente de la nouvelle.

Surtout, Visconti initie le néoréalisme avec ce film. Pendant une période où le cinéma italien présente surtout un cinéma " téléphone blanc", symboles d'élégance, avec des comédies divertissantes, Visconti introduit les classes populaires, la pauvreté, la prostitution et la violence dans ce long-métrage. Là où la nouvelle présente une intrigue resserrée, Visconti amplifie des scènes populaires comme le bal dans la trattoria ou le concours de chant lyrique. C'est bien une recréation et non une simple adaptation.

Ossessione, Visconti,1942, avec Clara Calamai, Massimo Girotti et Juan De Landa,140 min

Cain J.M., Le facteur sonne toujours deux fois, folio cinéma, 151 p.

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