10 mai 2019

Martin Eden de Jack London : ISSN 2607-0006

 

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/martin-eden-9782367626888

Peut-être avez-vous déjà lu L'appel de la forêt de Jack London pendant votre enfance ? Peut-être que Croc-Blanc, ou Le peuple de L'abîme ont fait partie de vos lectures ? J'ai aussi lu de cet auteur Les contes des mers du sud, La peste écarlate et surtout Martin Eden. Les biographèmes sont nombreux dans ses récits qui portent l'empreinte de ses voyages au Klondike ( L'appel de la forêt) ou de son métier de marin.

Quels souvenirs ai-je gardés de Martin Eden lu il y a une vingtaine d'années ? Roman d'inspiration autobiographique, Martin Eden, pauvre jeune homme, tombe immédiatement amoureux de Ruth. Mais elle appartient à l'élite sociale empêchant Martin de se croire digne d'elle. Pourtant, c'est un homme qui s'est cultivé en autodictate, comme l'auteur. La fin funeste participe de l'aura romanesque de cette histoire d'amour impossible et du parcours atypique de Martin. " la lutte pour la survie" ( chapitre III), l'omniprésence de la nature, et la férocité de la société sont des thèmes qui traversent toute son oeuvre.

C'est grâce à la voix de Denis Podalydes que nous entendons l'histoire de Martin Eden ( vous pouvez écouter un extrait ici). La lecture est bein évidemment de belle qualité mais un peu monotone. La lecture est bien articulée, la voix est nette. Le ton égal permet une écoute agréable jusqu'à la fin du récit, sans avoir rien de remarquable.

Quelle finesse dans la description de la psychologie des personnages ! Martin Eden étant un pauvre marin mais intelligent, il exprime ses pensées à travers des métaphores et des images marines : " Dans son désarroi, il se comparait à un marin dans un navire inconnu, par une nuit noire, aux prises avec un gréement inaccoutumé.", ressent-il lorsqu'il discute avec Ruth (chapitre I) . Evidemment, double de l'auteur, Martin Eden est un conteur réaliste hors pair : "Il redevint lui-même et se plut à brosser un tableau réaliste de sa vie devant son auditoire. [...] Revivant la scène, en conteur inspiré, il leur peignit les flots déchaînés, les hommes et les navires avec une telle puissance d'évocation qu'ils finirent par voir de leurs propres yeux ce qu'il avait vu"(chapitre II). Quelle naïveté dans le caractère du personnage ! Mais comme il est touchant aussi dans sa lucidité féroce !

Les descriptions des classes sociales sont tout aussi saisissantes. On nous décrit avec de nombreuses images la vie de ces ouvriers comme la soeur de Martin, les grisettes qu'il rencontre, et celle des nantis comme Ruth et ses frères ou les estivants de l'hôtel où travaille le héros. Pour gagner de l'argent, il devient blanchisseur. Sans idéalisation, l'auteur du Peuple de l'abîme décrit l'engrenage de l'alcool, de l'endettement, de la précarité. Les bourgeois, qui refusent de voir "le vrai visage de la pauvreté" ne sont pas épargnés et caricaturés à travers des répétitions subsumant leur mode de vie : "valeurs établies" et convenances.

La critique des apparences et des préjugés n'a rien perdu de sa force : " Une chose était sûre : dans la mesure où les Morse n'avaient pas voulu de lui à cause de ce qu'il était et de ce qu'il écrivait alors, ils ne pouvaient l'honorer aujourd'hui qu'en vertu de sa célébrité, de sa position dans la société ou encore - savait-on jamais ? - de ses cent mille dollars. Voilà comment la bourgeoisie évaluait un homme. Mais il avait sa fierté et méprisait  ce type d'évaluation" ( chap. XLVI)

"Le monde réel était dans son esprit" ( chap. XI)

 Comment Martin va-t-il conquérir Ruth ? En écrivant. Les nombreux refus des éditeurs ne le rebutent pas et il lutte pour se faire publier. Dans le champ littéraire de l'époque qui ne propose à l'époque que deux écoles - celle de l'idéalisation ou au contraire celle où l'homme est considéré "comme une motte de terre" - J. London réussit à allier les deux, poésie et réalisme social, comme son alter ego Martin Eden.

"Poussière d'étoiles" (chapitre XXXII)

Roman autobiographique, roman d'initiation, roman d'une vocation littéraire et roman sentimental, roman réaliste, Martin Eden est un véritable chef-d'oeuvre qui présente des images puissantes. Celui qui écrivait "j'aime mieux être un météore superbe [...] plutôt qu'une planète endormie" donne à voir ce flamboiement dans l'écriture et le destin de Martin Eden. Un récit enthousiasmant, bouleversant, captivant de la première à la dernière ligne ! Un livre culte !

Martin Eden, Jack London, Audiolib, lu par Denis Podalydes, 13h21, 2019.

Audiolivre écouté dans le cadre du Prix Audiolib 2019.

ses romans : La peste écarlate, exposition Jack London dans les murs du sud,

Sur le web : La compagnie des auteurs. 2017. "Jack London, une philosophie de la vie" (4/4). Animée par Garrigou-Lagrange. Diffusée le 18 décembre 2017.

Le temps d'un bivouac. 2017. "Les mille et une vies de Jack London". Animée par Daniel Fiévet. Diffusée le 17 août 2017.

 Jack London, une aventure américaine, Viotte, Arte et la compagnie des Indes, 1h36, 2016.

Les nuits de France culture. 2016. "Noël Mauberret : "Le style de Jack London est un étonnant mélange de Maupassant et Rimbaud". Animée par Philippe Garbit. Diffusée le 27 août 2017.

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04 mai 2019

L'art de la joie de Goliarda Sapienza : ISSN 2607-0006

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 https://www.audiolib.fr/livre-audio/lart-de-la-joie-9782367628318

Comme le rappelle Julie Navarre dans la biographie radiophonique de Goliarda Sapienza, dans Une vie, une oeuvre, sur France culture, l'histoire de la publication de L'art de la joie est incroyable : la romancière a tout vendu pour pouvoir écrire ce roman et il a fallu plus de 20 ans pour qu'il soit publié. Sa mort est passé inaperçue de même que cette oeuvre, traduite seulement en 2005 en français.

Dans L'art de joie, Modesta enfant est abusée par un homme inconnu, se présentant comme son propre père, ( l'est-il vraiment ?) et pour échapper à un destin misérable entre une mère pauvre et une soeur qui a le syndrome de Down, elle brûle sa maison et sa famille. Recueillie dans un riche couvent, elle apprend la musique, l'astrologie et à écrire, " même si on lui apprend que la femme ne peut jamais parvenir au savoir de l'homme". Cependant, elle déteste l'univers catholique dans lequel on essaie de plier son corps et sa morale. "Il fallait agir", se dit-elle. Ayant obtenu les faveurs de la mère supérieure, à sa mort, à laquelle Modesta n'est pas étrangère, elle se retrouve propulsée dans le monde.

Personnage hypocrite, mais animée par la soif du savoir, elle admire la princesse chez qui elle est recueillie parce qu'elle est "une femme volontaire et forte comme un homme". Comme les picaros du XVIIeme siècle, Modesta va traverser tous les milieux et indirectement, à travers les dialogues des personnages, on découvre la vie des couvents sicilens au début du XXeme siècle mais aussi celle des aristocrates et des allusions politiques évoquent Mussolini et la guerre. Comme les traditions sont tenaces ! Etre athée signifie être un hérétique en ce début de siècle. Saisissant toutes les opportunités, l'héroïne devient peu à peu la "petite patronne" du domaine de la princesse. Comme Le guépard de Lampedusa, L'art de la joie évoque le déclin de l'aristocratie.

La voix vive de Valérie Muzzi ( écouter un extrait ici) convient parfaitement avec l'itinéraire extraordinaire de Modesta et son caractère volontaire. Les petits préludes musicaux introduisant les plages d'écoute - même si elles sont très courtes - semblent changer, ce qui rompt la monotonie. Les plages brèves permettent une écoute quel que soit l'endroit où vous êtes et contribuent à la vivacité du récit. On peut aussi souligner la performance de cette lectrice au vu de la longueur du roman. Toutefois, on peut regretter des changements de voix exagérés, inutiles lorsque les lectures ont une telle qualité.

Cependant, j'ai arrêté l'écoute après la plage 71 sur les 107, après deux abandons passagers, car Goliarda Sapienza parle beaucoup du désir féminin dans ce roman : elle décrit donc avec de nombreux détails et longuement les scènes sexuelles qui sont nombreuses par moments. L'héroïne, par opportunisme ou par simple envie, couche susccessivement avec sa belle-soeur, et les nombreux hommes qui passent à portée de sa main tels que les fils de son premier amant, le mari de sa belle-soeur, ou Joyce qui vient de tenter de suicider... Les scènes crues dérangent par leur fréquence et leur mièvrerie digne d'une arlequinade ou d'un roman érotique, au point que je redoutais la suite...

Les qualités sont nombreuses dans ce roman mais je n'ai pas réussi à surmonter ma répugnance pour les futures scènes crues que je pressentais peut-être à tort... Alors que j'étais ravie de découvrir cette auteure italienne, j'ai finalement été déçue par ces scènes gênantes et maladroitement écrites.

L'art de la joie, Goliarda Sapienza, Audiolib, lu par Valérie Muzzi, 23h10, 2019.
Audiolivre lu dans le cadre du Prix Audiolib 2019.

Sur le web : Une vie, une oeuvre. 2018. "Goliarda Sapienza ( 1924-1996) : La madone indocile". Animée par Julie Navarre. Diffusée 14 avril 2018.

 Landrot Marine, " trois raisons de (re)lire "L'art de la joie" de Goliarda Sapienza", Télérama, mis en ligne le 5 mai 2015. URL : https://www.telerama.fr/livre/trois-raisons-de-re-lire-l-art-de-la-joie-de-goliarda-sapienza,126102.php

 

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25 avril 2019

My absolute Darling, de Gabriel Tallent : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/my-absolute-darling-9782367627632

Que dire après une pareille écoute ? La lecture est un peu rapide au début mais (écouter un extrait ici) finalement, on s'y habitue. Il faut savoir que selon la sensibilité de l'auditeur, on est plus ou moins attentif à une écoute, plus ou sensible à certaine voix et plus ou moins frappé par les paroles. Des paroles écrites vont plus me frapper ou me choquer que les paroles verbales. C'est pourquoi le choc des mots m'a paru atténué, lu par la voix douce de Marie Bouvet. Cette voix aurait pu convenir pour une adolescente de 14 ans mais elle me paraît en désaccord avec la personnalité du personnage principal  surnommé Turtle, cette dernière ayant des yeux de meurtrière et des jurons agressifs à la bouche. Mais finalement, c'est peut-être cela même qui nous amène jusqu'au bout de l'écoute. Un récit violent lu avec violence ne dissuade-t-il pas l'auditeur de continuer ? Oui, c'est grâce à cette voix très fluide qu'on écoute le récit jusqu'au bout, même si une partie de la dureté de l'histoire est amoindrie.

De quoi parle My absolute darling ? Gabriel Tallent décrit une famille white trash, c'est-à-dire une famille qui vit dans le dénuement et la misère la plus complète. Julia, surnommée Turtle, est une enfant battue, violée, torturée par son père Martin, ne vivant qu'avec son arme et son couteau. Son grand-père alcoolique, son professeur de français et une ancienne amie de son père s'inquiètent pour cette jeune adolescente isolée et craintive, qui vit sans sa mère. Mais que peuvent-ils faire pour l'aider alors qu'elle refuse de dénoncer les agissements de son père ?

Gabriel Tallent décrit l'envers du rêve américain, une Amérique pauvre et sordide. La langue âpre rend compte de la vie misérable de Turtle sans idéalisation. L'auteur ne cherche pas à enjoliver la barbarie. Certains passages sont insoutenables comme l'amputation du doigt d'une petite fille ramenée par Martin. Pourtant, cette histoire sordide et malsaine prend un tournant inattendu : Turtle va finalement affronter ses propres peurs et ses contradictions. En effet, la relation qu'elle a tissée avec son père est ambiguë, relation haineuse mais aussi pleine d'amour.

Obliquement, une certaine image de l'Amérique, à travers les théories survivalistes de Martin, est transmise et n'est pas des plus optimistes. C'est un roman choc, un roman glauque mais l'auteur ne dresse pas la peinture du désespoir et du nihilisme total... A écouter pour découvrir une certaine image de l'Amérique.

My absolute Darling de Gabriel Tallent, audiolib, lu par Marie Bouvet, 2018, 12h52.

Audiolivre écouté dans le cadre du prix audiolib 2019

Sur le web : billet de Lilly,

My absolute Darling, Télérama, mis en ligne le 6 mars 2018. URL : https://www.telerama.fr/livres/my-absolute-darling,n5514901.php

La grande table. 2018. "Le talentueux mister Tallent". Animée par Olivia Gesbert. Diffusée le 9 avril 2018.

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19 avril 2019

Un gentleman à Moscou d'Amor Towles : ISSN 2607-0006

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Couverture : création graphique : Melissa Four - adaptation graphique : Jeanne de Nimes

Que faire lorsqu'on est reclus par un tribunal bolchévique dans une chambre d'hôtel de 9 mètres carré ? Se comparant à un Robinson Crusoé et non pas à Edmond Dantes, qui voulait se venger de ses ennemis, le comte Alexandre Ilitch Rostov organise ses journées autour de ses dîners, de sa coupe de cheveux... La rencontre avec une petite fillle bourgeoise prénommée Nina pousse le comte à visiter le luxueux hôtel Métropol dans ses moindres recoins, à raconter des souvenirs, à faire des aménagements...

" Lorsque la vie empêche un homme de poursuivre ses rêves, il fera tout pour les poursuivre quand même"

Comme ses mouvements sont restreints, le comte lit Les essais de Montaigne, qui aura un rôle ultérieur peu banal, évoque les moeurs de l'aristocratie russe, tout en invoquant des oeuvres littéraires dans un style digressif : le duel - présent dans Eugénie Onéguine, des rencontres, notamment avec Micha, qui a écrit un livre et qui permet à l'auteur de citer plusieurs auteurs russes ou un couple de Norvégiens qui va écouter l'opéra Boris Godounov.

Ce livre détonne dans le paysage littéraire actuel car on a l'impression d'être au coeur d'un roman du XIXeme siècle comme A rebours de Huysmans ou Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre dans lesquels des personnages parlent essentiellement d'art, tout en restant cloîtrés. A travers ces personnages solitaires, souvent les auteurs évoquent les aspects culturels de leur époque. C'est donc toute la Russie du début du XXeme siècle qui surgit à travers la vie du comte. Comme dans Le maître et Marguerite de Boulgakov, la fiction interroge le réel : le destin de Nina est lié aux goulags, celui du comte à la police politique. Des échos de l'opération Barbarossa ou de la Guerre froide transparaissent dans les tribulations du personnage principal. Non seulement l'auteur évoque la culture, les événements historiques du pays mais il s'interroge sur la spécificité de cette culture : la violence et la destruction sont-elles inhérentes au peuple russe ? Quelle est la quintessence de leur art ? En quoi se différencie-t-il des autres pays ?

Comme dans Le Guépard de Lampedusa, Un gentleman à Moscou donne à voir le passage du temps : toute une époque est ressuscitée en même temps que son déclin, ce que le comte appelle "les vestiges de sa Russie à lui". Et puis, un jour, Nina revient avec sa fille qu'elle doit laisser chez le comte amplifiant l'impression de l'écoulement du temps.

La voix du lecteur (Ecoutez un extrait), tout comme le récit, commence de manière monotone (en fait, seulement la première plage) pour devenir enlevée et on ne s'ennuie pas aux aventures livresques, esthétiques, immatérielles du comte, lues par Thibault de Montalembert. Sa belle voix grave convient parfaitement aux péripéties de la vie du comte, pas du tout fastidieuses, mais exprimant la distance par rapport aux événements, la résilience et parfois l'humour. D'abord, on craint l'ennui, puis comme les papillons de Manchester darwinien, évoqués vers la fin du roman, on voit l'évolution de l'aristocratique Alexandre, de son entourage et de son époque. Armor Towles réserve d'ailleurs de nombreuses révélations finales très romanesques, qui semblent surgir d'un roman d'espionnage ! Un très bon roman !

Un gentleman à Moscou d'Amor Towles, lu par Thibault de Montalembert, Audiolib, 16h58, 2019.

Audiolivre écouté dans le cadre du prix Audiolib 2019

Sur le web : La grande table. 2018. "Amor Towles : un gentleman à Paris". Animée par Olivia Gesberg. Diffusée le 11 septembre 2018.

Un gentleman à Moscou, Télérama, mis en ligne le 11 décembre 2018. URL : https://www.telerama.fr/livres/un-gentleman-a-moscou,n5930704.php

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11 avril 2019

Fief de David Lopez : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/fief-9782367628301

A quoi ressemble une certaine jeunesse d'aujourd'hui ? Comment s'exprime-elle ? D'emblée, on est projeté dans une conversation entre quelques jeunes qui fument du shit, jouent aux cartes, racontent leurs relations avec les filles. Ces scènes de la vie quotidienne alternent avec les séances de boxe de l'un des personnages.

L'imitation de la langue de ces jeunes est tout à fait novatrice dans un roman, entre mots en verlan et grossiéretés. Alors que le langage a évolué très rapidement ces dernières années, la prise en compte d'un nouveau vocabulaire est encore rare dans les romans, certainement parce qu'il ne correspond pas à un certain canon de la langue littéraire. "La gueule", "les meufs", "un ouf", "le toncar" ponctuent les dialogues de cette bande. La juxtaposition de scènes dialoguées, les phrases brèves, orales, rythment ce récit, dans lequel, comme l'auteur le précise dans l'entretien, à la fin du CD, il a voulu privilégier la forme. Mais le fond semble oublié !

Comme pour Avec toutes mes sympathies de O. de Lambertherie, le récit est lu par l'auteur lui-même. De fait, sa lecture est fluide, maîtrisée, très agréable à entendre ( vous pouvez écouter un extrait sur le site audiolib). Qui mieux que l'auteur sait quelles intonations prendre ? Il sait à merveille rendre vivant un texte où tout est monotone "comme un grand trottoir roulant" ( Proust à propos de L'éducation sentimentale de Flaubert)

Cependant, on peine à s'intéresser à ces personnages, et à toutes ces descriptions de leur vie médiocre et prosaique comme les règles du jeux de cartes, les coups à donner en boxe, le quotidien de ces jeunes qui cultivent l'ennui et l'auteur arrive parfaitement à nous faire ressentir ce vide et cet ennui.

Fief, David Lopez, lu par l'auteur, Audiolib, 6h57, 2018.

Audiolivre écouté dans le cadre du Prix Audiolib 2019.

Sur le web : Fief, David Lopez, Télérama, mis en ligne le 1 septembre 2017. URL : https://www.telerama.fr/livres/fief,n5181783.php

Par Jupiter ! 2018. "David Lopez, lauréat du prix du livre Inter 2018". Animée par Charline Vanhoenacker. Diffusée le 28 août 2018 

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04 avril 2019

Ca raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/ca-raconte-sarah-9782367628400

Le premier roman de Pauline Delabroy-Allard a été rapproché de l'écriture durassienne, que l'auteur cite (Hiroshima, mon amour). Effectivement, par la représentation de la passion - comme dans L'amant - et par les répétitions, le style de l'auteur d'Un barrage dans le Pacifique ne paraît pas loin. Truffaut, Bonnard, Shakespeare, Bach, Dumas (La dame aux camélias) nombreuses sont les oeuvres qui nourrissent la prose de P. Delabroy-Allard.

Les jeux d'échos se font bien entendre dans la lecture de Clara Brajtman, qui de sa voix mélodieuse nous transporte dans l'histoire (Vous pouvez écouter un extrait ici). Mais elle reste sobre pour lire ces courts paragraphes qui composent ce texte parlant de passion. Malgré cette lecture harmonieuse, peut-être que la lecture du support papier permet-il de mieux revenir sur ces jeux de sonorités.

Qui est Sarah ? La narratrice, jeune professeur de français et mère d'une petite fille, rencontre une musicienne Sarah. D'emblée, c'est la "tempête" : les deux femmes s'aiment mais de manière fusionnelle, funeste. La narratrice parsème des définitions du terme "souffre" lors de l'aveu mutuel d'amour, de l'élément chimique à son étymologie, " la foudre"  ou " subir une peine". Un tel amour peut-il durer ?

Styliquement, les entralacs et les répétitions de Marguerite Duras dans L'amant disent l'obsession d'une image et les souvenirs labyrinthiques. Il n'y a rien de tel dans le roman de Ca raconte Sarah. Comme les allitérations du titre l'indiquent, on est davantage du côté de la musique - en lien avec le personnage de Sarah la musicienne - et des rimes poétiques, des anaphores, des leitmotivs : "Ca raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l'allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l'étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d'une seconde à peine. Ca raconte Sarah, de symbole : S". Les très brefs paragraphes et les répétitions imitent un rythme rapide, celui du coup de foudre, puis d'une passion frénétique, versatile, dévorante.

L'écriture travaillée manque un peu de pudeur - par rapport à un récit comme L'amant de Duras - et de retenue mais on peut comprendre le succès médiatique de cette oeuvre (Prix du style 2018, Prix de la poste 2018, Prix de des libraires de Nancy-Le point, Prix du roman des étudiants France Culture) qui n'a rien de banal, même si c'est parfois moins poétique dans la deuxième partie. Laissez-vous tenter par la petite musique de P. Dellabroy-Allard.

Ca s'appelle Sarah, Pauline Dellabroy-Allard, lu par Clara Brajtman, Audiolib, 4h40, 2019.

Audiolivre écouté dans le cadre du Prix Audiolib 2019

Sur le web : Le masque et la plume. 2018. Animée par Jérome Garcin. Diffusée le 25 novrembre 2018.

Landrot Marine, Ca raconte Sarah, Télérama, mis en ligne le 5 septembre 2018. URL : https://www.telerama.fr/livres/ca-raconte-sarah,n5791621.php

Landrot Marine, "Pauline delabroy-Allard remporte le prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama", Télérama, mis en ligne le 11 décembre 2018. URL : https://www.telerama.fr/livre/pauline-delabroy-allard-remporte-le-prix-du-roman-des-etudiants-france-culture-telerama,n5928075.php

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14 mars 2019

Frère d'âme de David Diop : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/frere-dame-9782367628516

Frère d'âme commence par une terrible scène, in medias res. Le lecteur est projeté au coeur de la Guerre de 14-18. Un soldat sénégalais, Alfa Ndiaye voit son ami Mademba Diop éventré, mourir sous ses yeux, au bout d'une longue agonie. Il regrette de ne pas l'avoir tué au moment où ce dernier le lui demandait. Miné par la culpabilité, Alfa effraie les autres soldats en coupant les mains de ses ennemis. La sauvagerie qu'il symbolise aux yeux des autres soldats blancs devient une seconde nature chez ce tirailleur devenu fou à cause de la culpabilité et de l'atrocité de la guerre.

La lecture paraît parfois pas assez nette, à cause de la voix grave de Babacar M'Baye Fall (Vous pouvez écouter un extrait sur le site) ou trop articulée, pour donner de la force à ses paroles, pour marteler son propos. Cependant, le roman est saisissant, émouvant. Les scènes décrites, le comportement d'Alfa ne sont pas édulcorées : le récit est dur, très dur, il montre la folie humaine née de la barbarie.

L'écriture très simple, anaphorique et répétitive reflète les actions sans cesse répétées, la folie d'Alpha confronté au traumatisme de la mort de son meilleur ami. "Toute chose comporte en elle son contraire", " toute chose est double" : d'abord considéré comme un héros de guerre, il est vu comme "un fou sanguinaire". On lui reproche de faire une guerre " peu civilisée" ! Mais qui est le barbare ?

Le narrateur évoque aussi les mutinés qui sont fusillés, un capitaine Armand amoureux de la guerre, les femmes, l'amour, son passé au Sénégal. Et puis, il évoque avec force, avec tendresse, son amitié avec Mademba, annoncée dès le titre programmatique. Qu'aurait pu penser un tirailleur sénégalais pendant la Grande Guerre ? Quels sentiments aurait-t-il éprouvés sous le feu des ennemis ? S'inspirant des Paroles de poilus de Guéno, David Diop fait entendre la voix d'Alpha, ses pensées, ses émotions, des expressions particulières et les coutumes peules. Un texte et une écriture à lire, à écouter et à découvrir !

Frère d'âme, David Diop, Audiolib, lu par Babacar M'Baye Fall, 2018, 3h40.

Audiolivre écouté dans le cadre du Prix Audiolib 2019.

Sur le web : Par Jupiter ! 2018. "David Diop". Animé par Charline Canhoenacker, Alex Vizoreck. Diffusé le vendredi 9 novembre 2018.

Propos recueillis par Gladys Marivat, "David Diop :" La France a construit l'image d'un tirailleur courageux, obéissant et parfois sanguinaire", Le monde, mise en ligne le 30 décembre 2018. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/12/30/la-france-a-construit-l-image-d-un-tirailleur-courageux-obeissant-et-parfois-sanguinaire_5403714_3212.html

Kodjo-Grandvaux Séverine, "Centenaire du 11-Novembre : l'Afrique, l'autre scène de guerre", Le monde, mis en ligne 06 novembre 2018. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/11/06/centenaire-du-11-novembre-l-afrique-l-autre-scene-de-guerre_5379416_3212.html

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07 mars 2019

La toile du monde d'Antonin Varenne : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/la-toile-du-monde-9782367628257

Une femme, Aileen Bowman, élevée dans un ranch du Nevada et journaliste du New-York Tribune, vient couvrir, afflubée de son pantalon et de ses bottes, l'exposition universelle de Paris de 1900. Monuments parisiens et personnalités historiques font l'objet des articles de la journaliste américaine. Les nuits parisiennes et les rencontres professionnelles ou amoureuses se succèdent pour dépeindre "la toile du monde".

Arrivée dans le "monde électrifié", Aileen va résider dans les locaux de la Fronde, dirigée par la féministe Marguerite Durand. Elle y rencontre d'autres femmes qui se battent, par exemple, pour qu'elles puissent exercer le métier d'avocat. "Cela ne m'empêche pas de me méfier des combats pour obtenir autant que les autres, parce que que les autres ne vous l'accordent jamais avant d'être certains que vous êtes devenues un des leurs, que vos différences sont effacées. Les hommes accorderont le droit de vote aux femmes quand ils seront sûrs  qu'elles voteront comme eux", déclare la femme américaine : cette phrase est certainement plus remarquable que bien des écrits féministes.

Aileen est un personnage fictionnel mais elle rencontre de nombreux personnages historiques comme l'inventeur du moteur Diesel (Rudolf Diesel), des peintres tels que Julius Stewart, des scientifiques, des critiques comme Royal Cortissoz... L'exposition universelle est ainsi évoquée de manière précise et documentée, à travers des dialogues et de couts paragraphes descriptifs. Les articles d'Aileen sont d'ailleurs une personnification de Paris qui énoncerait elle-même les changements advenus dans la ville lumière. L'auteur ne s'arrête pas là et continue à énumérer les métamorphoses du monde moderne au début du XXeme en narrant la vie d'Aileen de retour dans son ranch.

A cette première intrigue, d'autres s'ajoutent comme une relation amoureuse naissante entre Aileen et un ingénieur, puis avec sa femme. Parallèlement à ses articles, la journaliste recherche aussi ses racines ( sa mère est française) et son frère, Joseph, un métis indien participant aux spectacles des villages coloniaux. Et c'est là que le roman, à partir de la moitié du récit, se perd dans des thèmes inutiles au développement de l'intrigue : l'auteur semble se complaire dans l'évocation de scènes érotiques concernant la vie intime de son personnage et à décrire avec complaisance des scènes de bordel, utiliser de manière répétive les mots "catin", "putain". Dommage qu'on s'attarde autant sur l'émancipation sexuelle du personnage principal alors que le sujet était déjà si riche.

La lecture de Julien Defaye  - comédien et photographe - s'accorde parfaitement avec le sujet et ses personnages : sa voix est dynamique comme l'est le personnage principal et la vie trépidante parisienne. Elle devient solennelle lorsqu'il fait parler Paris personnifiée dans les articles de journaux. Il sait aussi changer de tonalité dans les nombreuses conversation et on est ainsi jamais perdu dans l'écoute des dialogues (Vous pouvez écouter un extrait ici). Une belle lecture bien rythmée !

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Neurdein frères, " Champ de Mars. Palais de l'électricité, fête de nuit"

BNF, Estampes et Photographie, D. L. 1900, Qb1 1900 folio, Exposition universelle, photographies de Neurdein, tome 3

 La toile du monde, Antonin Varenne, lu par Julien Defaye, 9h47, Audiolib.

Audiolivre lu dans le cadre du Prix Audiolib 2019.

Sur le web : Exposition virtuelle "Les Expositions universelles à Paris 1867-1900" Bibliothèque nationale de France.

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14 février 2019

Avec toutes mes sympathies d'Olivia de Lamberterie : ISSN 2607-0006

avec toutes mes sympathies

https://www.audiolib.fr/livre-audio/avec-toutes-mes-sympathies-9782367628424

 "Le corbeau dit : jamais plus" ( "Le corbeau", E. Allan Poe)

C'est l'auteure elle-même qui lit son texte. L'avantage, c'est qu'elle sait bien mieux que tout autre lecteur quelle tonalité adopter, quel rythme choisir. La voix douce d'Olivia de Lamberterie convient parfaitement à la mélancolie du texte, aux thèmes qu'elle aborde : on ressent sa colère face à la mort, mais aussi la légèreté lorsqu'elle évoque des souvenirs plaisants du vivant de son frère (vous pouvez écouter ici un extrait).

"Elle me manquait tant que je voulais construire un mémorial de trente mètres de haut avec mes seules mains" (La douleur porte un costume de plumes, Max Porter)

Journaliste à Elle, Olivia de Lamberterie écrit pour conjurer la mort de son frère, "chérir son frère mort". Comme Simone de Beauvoir dans Mémoires d'une jeune fille rangée ou Annie Ernaux dans La place, à travers son autobiographie, elle dresse un tombeau littéraire pour son frère suicidé. Des médiations livresques - comme le Petit Prince, Rimbaud, E. Allan Poe, des personnages de films - lui permettent d'évoquer ce frère adoré. Des anecdotes lui redonnent voix.

Mais exprimer son désespoir, un questionnement face à la mort, ou le deuil d'une personne aimée ne suffiraient pas pour faire d'Avec toutes mes sympathies un bon livre. Autour de cette figure disparue, la romancière tisse plusieurs fils comme l'écriture, la place de la lecture, la dépression, le rapport des vivants et des morts. Des trouvailles stylistiques - Olivia de Lamberterie semble une adepte du zeugme - pontuent l'écriture de son journal de l'année de la mort de son frère, qui oscille entre autodérision et désespoir, mots familiers et références littéraires. Un intense hommage à un disparu et à la littérature !

Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie, Audiolib, 6h32, lu par l'auteur (présentation sur le site audiolib)

Audiolivre écouté dans le cadre du Prix Audiolib 2019.

Sur le web : billet d'Eimelle.

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09 février 2019

La daronne de Hannelore Cayre : ISSN 2607-0006

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https://www.audiolib.fr/livre-audio/la-daronne-9782367626789

La daronne est le premier audiolivre que j'écoute - plus précisément, c'est une réécoute - de la sélection du prix audiolib 2019. Pas étonnant que ce roman soit sélectionné : il a fait beaucoup de bruit à sa sortie et a reçu plusieurs prix, celui du Grand prix de la littérature policière et Le point du polar européen. Ces prix font penser que La daronne est un simple roman policier. Il n'en est rien : la police, quoique très présente, n'est qu'accessoire. C'est une manière aussi de dénoncer le système en mettant l'accent sur le destin de la "daronne" plutôt que que sur le système judiciaire et policier défaillant.

Mais qui est "la daronne" ? L'héroïne, Patience, est traductrice-interprète des écoutes de la brigade des stupéfiants, veuve sans le sous, mère de deux filles qu'elle ne voit que rarement et petite amie d'un flic. Fille d'un "PDG" véreux, elle décide de détourner une cargaison de drogue, tout en s'occupant de sa mère, qui est en EHPAD. Va-t-elle s'en sortir ? Arrivera-t-elle à écouler la drogue ? Pourra-t-elle cacher ses activités à Phillipe, son ami flic ?

En ce qui concerne le style, je ne peux que répéter ce que j'ai déjà dit dans mon précédent billet. Le sujet et le milieu ne m'ont pas intéressée. En revanche, l'écriture est humoristique, inventive ( par exemple le détournement d'un proverbe " Caméléon qui louche n'amasse pas mouche" ou des comparaisons comiques avec une vieille dame s'enfuyant "comme le raptor de Jurassik parK") surprenantes et novatrice. Le mélange des références, qui passe de la controverse de Valladolid au langage familier, donne un style plutôt réjouissant et caustique, en faisant la satire des institutions policières, médicales...

La voix douce et mélodieuse d'Isabelle de Botton (Elle est comédienne et a joué dans des films de Blier comme Merci la vie) donne de l'humanité au personnage effaçant ce qu'il peut y avoir d'agressif ou de déplaisant dans le personnage. Elle arrive à créer chez le lecteur de l'empathie pour l'héroïne, ce qui n'enlève en rien la causticité du texte. Sa voix s'écoute avec plaisir ( vous pouvez entendre un extrait). D'ailleurs, la réécoute n'a pas été pénible grâce à cette lecture de qualité. En outre, le livre étant court, de même, le CD La Daronne s'écoute facilement et rapidement en 16 plages et vous passerez un bon moment avec le style atypique d'Hannelore Cayre.

La daronne, Hannelore Cayre, Audiolib, 4h43, lu par Isabelle de Botton (Présentation sur le site audiolib)

Audiolivre écouté dans le cadre du Prix Audiolib 2019.

Sur le web : Flo and the books

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