06 février 2010

Anna Karenine, c'est moi d'Elizabeth Jacquet : ISSN 2607-0006

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 "Etre une héroïne de roman ne m'empêche pas de prendre le métro, au contraire. Portée par ma vocation, je m'y engouffre avec exaltation. Différents mondes superposés les uns aux autres ne nous apprennent-ils pas à vivre dans plusieurs dimensions ?"
Etablie avec succès dans sa nouvelle activité de traiteur à domicile, Alice Quester cherche toujours des réponses à ses multiples questions : en quoi consiste notre existence ? Comment lui donner l'intensité désirée ?
Son projet :
1. Lire et relire Anna Karenine
2. Se pencher sur le cas de Tolstoi.
3. Suivre de près sa soeur aînée, son frère altermondialistes, son voisin de palier... et aussi cet homme aperçu au volant d'une voiture ou sur les pages people d'un magazine : Neil Larue.
4. Voir si tous ces destins mêlés au sien peuvent former quelque chose de cohérent : un vrai roman de la vie, ou une vraie vie de roman.

1. Lire et relire Anna Karenine : Dès les premières pages, on est entraîné dans l'univers de l'héroïne à travers les plus beaux extraits du roman de Tolstoi, Anna Karenine vue par Vronski. "Il s'arrêta pour laisser sortir une dame, que son tact d'homme du monde lui permit de classer d'un coup d'oeil parmi les femmes de la meilleure société. [...] Il se retourna, ne pouvant résister au désir de la regarder encore"... On découvre ainsi l'héroïne la plus célèbre du grand romancier russe, mais le personnage est aussi un véritable révélateur de sentiments pour Alice : "Anna est la part d'enfant perdu affolé que nous portons en nous lorsque notre désir excède les normes du monde qui nous entoure". Tour à tour, au gré de l'histoire d'Anna et des autres personnages du roman de Tolstoi, Alice s'interroge sur l'amitié, l'amour, la mort, la solitude, ses relations aux autres. "Comment combler nos vides intérieurs ?" "Dans le roman comme dans la vie on ne sait rien, où est l'erreur, le bien, l'existence qu'il nous faut, à quoi à qui peut-on s'en remettre, le hasard existe-il, y-a-t-il une providence ?"... Oui, il faut lire et relire Anna Karenine : on l'aime, on suit ses pas et on souffre avec elle.
2. Se pencher sur le cas de Tolstoi. L'auteur s'est efforcé, tout en retraçant la vie d'Anna Karenine et de son héroïne Alice Quester, d'y mêler des éléments de la vie de Tolstoï et notamment la genèse du roman. On découvre ainsi un auteur russe préoccupé des problèmes de son temps, sensible à la misère sociale. Il est aussi décrit et perçu à travers le journal de sa femme comme un homme aimant l'action, heureux dans le mariage et obsédé par son roman, son Anna : on nous livre peu à peu la difficile écriture du roman, sa publication, sa réception. Des petites anecdotes au sujet de son amitié tumultueuse avec Tourgueniev sont tout à fait plaisantes : "7 février 1856. Disputé avec Tourguéniev. 13 février. Dîné chez Tourgueniev ; nous nous entendons de nouveau bien. 12 mars. Avec Tourgueniev, je crois que je suis définitivement brouillé. 20 avril. Eté chez tourgueniev et très gaiement bavardé avec lui [...]"
3. Suivre de près sa soeur aînée, son frère altermondialistes, son voisin de palier... et aussi cet homme aperçu au volant d'une voiture ou sur les pages people d'un magazine : Neil Larue. Les personnages secondaires, sans consistance, viennent abîmer l'histoire centrée autour des trois personnages principaux : Tolstoï, Anna et Alice.
4. Voir si tous ces destins mêlés au sien peuvent former quelque chose de cohérent : un vrai roman de la vie, ou une vraie vie de roman. Dommage, les grandes et bonnes idées ne font pas forcément les bons romans. L'écriture est complètement décousue et parsemée parfois de certains mots et d'un style relâchés. L'impression de désordre est renforcée par la superposition des différentes vies des personnages, par les pensées erratiques de l'héroïne et par des citations agréables à lire mais en trop grands nombres. Certains passage ressemblent davantage à des prises de notes qu'à un roman ! L'auteur semble montrer que toute vie peut être un roman et tout roman est une vie. Ah ! Comme on regrette cette écriture désordonnée qui gâche le plaisir de la lecture. L'intrigue a un air d'inachèvement et de divagations portées par le hasard ou par le vent...

Lorsqu'on referme ce livre, on a aimé Anna Karenine, celle de Tolstoi mais celle de Jacquet, un peu moins. Alice Quester, héroïne du XXIeme siècle est beaucoup moins séduisante et romanesque que sa comparse. Ici, la véritable héroïne est Anna Karenine. Lisez le roman de Tolstoi...

Roman lu dans le cadre d'un partenariat : je remercie les éditions Philippe Rey et BOB pour cette découverte.

Anna Karenine, c'est moi, d'Elizabeth Jacquet, Ed. Philippe Rey, 325 p.

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04 février 2010

Corps et biens de Desnos : ISSN 2607-0006

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Le nom de Desnos est associé au sommeil hypnotique et au surréalisme et Corps et bien s'inscrit dans cette révolution poétique. Les poèmes de Desnos oscillent entre rêves et déconstruction du langage, poésie émouvante ou ludique. Les surréalistes ont rejeté toutes les normes, les contraintes, au nom du hasard et de l'inconscient. "Le langage cuit" est un langage usé  : il faut lui donner plus de saveur et surprendre le lecteur. Se présentant comme des énigmes, chaque poème renouvelle le langage et brise les "formes prisons".

"langage cuit II"

d'une voix noire

d'une voix maigre

m'a séduite

dans la nuit mince

dans le jour des temps

se vêtir d'une crêpe de chevelure

la muse aux seins mourants

Et la voix ronde

dit que la voie est esclave

Quelle lumière cuite ce jour-là !

Voici un jeu sur les pléonasmes : "vent nocture"

" Sur la mer maritime se perdent les perdus
Les morts meurent en chassant
des chasseurs dansent en rond une ronde
Dieux divins! Hommes humains!
De mes doigts digitaux je déchire une cervelle
cérébrale.
Quelle angoissante angoisse!
Mais les maîtresses maîtrisées ont des cheveux chevelus
Cieux célestes
terre terrestre
Mais où est la terre céleste?"

Dans Corps et bien, Desnos redonne la vie aux mots figés dans des expressions lexicalisées, joue sur la matérialité du mots comme dans la section Rrose Sélavy, sur leur sonorité. Desnos manie les mots et en exploite toutes les richesses de la langue : anagramme, paronomase, contrepèterie, antonyme, homophone, les mots sont à l'honneur. Cependant, cette poésie n'est pas seulement ludique, surprenante mais elle est aussi une réflexion sur le langage. Les dernières sections comme A la mystérieuse laissent percer un certain lyrisme et onirisme. Le rêve imprègne aussi ce magnifique recueil hallucinatoire :

J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de
baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est
chère?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant
ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient
pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
et me gouverne depuis des jours et des années, je
deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute
que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes
les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins
toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec
ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
qu'a être fantôme parmi les fantômes et plus ombre
cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera
allègrement sur le cadran solaire de ta vie.

Un recueil, mais aussi le portrait d'un homme : le rêve comme mode de vie.

Robert Desnos, Corps et biens, Poésie Gallimard, 202 p.

 

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27 janvier 2010

Madame Bovary de Flaubert : ISSN 2607-0006

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Qui ne connaît pas le "bovarysme" ? Ce néologisme a été formé à partir du nom de la célèbre héroïne de Flaubert ( biographie ici) : Emma Bovary. Cette dernière est la fille d'un riche fermier. Son père blessé est soigné par Charles Bovary, un homme médiocre ayant fait un mariage médiocre dont le père est un ancien noceur ruiné. Charles, attiré par cette jeune fille, va l'épouser à la mort de sa première femme. Mais Emma, dès les premiers jours de son mariage ressent déjà une inadéquation entre ses rêves et la réalité : "Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres" . Partagé entre sa prosaïque vie et ses rêves romanesques, Emma déchante et déchoit.

Classique parmi les classiques, Emma Bovary m'avait pourtant fait une effroyable impression lorsque je l'ai lu, pour la première, fois jeune. Avec le temps, on s'aperçoit que la médiocrité décrite et la narration de l'ennui quotidien, des petits riens d'une vie peut provoquer un sentiment de rejet. Cependant à y regarder de plus près, Emma Bovary n'est pas seulement un chef-d'oeuvre de réalisme, il est aussi une réflexion sur la vie, la mort, l'amour.

Emma Bovary est un personnage emblématique : elle incarne la désillusion d'un personnage confronté à une vie décevante. Emma est imprégnée de lectures de Lamartine et Chateaubriand et elle se voit obligé de subir la "conversation de Charles [qui] était plate comme un trottoir de rue". Sa vie est morne ; l'ennui, le quotidien ronge l'héroïne et le bal chez le marquis de Vaubyessard ne va faire qu'exacerber ses rêves de luxe (fin première partie). Son déménagement à Yonville bouleverse-t-elle sa vie ? Elle qui dit détester "les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature", elle y retrouve la même routine et des personnages insignifiants. Bovary est plus stupide que jamais et ne comprend pas sa femme. Il passe à côté de sa vie mais sans se poser de questions, sans souffrir. Quant à Rodolphe, l'amant d'Emma, c'est un rustre : il n'est qu'une désillusion supplémentaire dans la vie de l'héroïne.

Roman scandaleux parce que l'auteur ne condamne pas son héroïne, Madame Bovary ne fait pas l'éloge de l'adultère mais montre la condition de la femme mal mariée au XIXeme siècle. L'auteur ne condamne pas la lecture de romans mais un certain romantisme larmoyant. A chaque événement, Emma se projette dans les rêves décrits dans les livres : pour elle le coup de foudre est annoncé par des éclairs, des tempêtes... Son voyage avortée avec Rodolphe devait lui faire découvrir des villes dont les dômes seraient d'or, et elle est "en plein Walter Scott" lorsqu'elle assiste pour la première fois à un opéra... Le bovarysme, pour schématiser, c'est prendre la fiction pour la réalité. Surtout, il dénonce violemment, à mots couverts, l'étroitesse d'esprit des personnages, leur médisance, leur suffisance. Le curé se dit "guérisseur" des âmes mais lorsqu'Emma lui dit souffrir, ce dernier lui répond qu'il souffre aussi de la chaleur et puis du moment qu'il y a du feu et de la nourriture, de quoi se plaindrait-on ?

La lecture de ce roman de Flaubert réussit à faire surgir tout un monde médiocre et désenchanté, tout en intéressant le lecteur sur le sort de sa malheureuse héroïne. Cette relecture a été une belle redécouverte.

Flaubert, Madame Bovary, Petits classiques Larousse, 318 p.

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25 janvier 2010

Salomé d'Oscar Wilde : ISSN 2607-0006

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Salomé hante la littérature fin de siècle, elle apparaît dans le roman A Rebours de Huysmans, influence la Salammbô de Flaubert... Loin des sources historiques et bibliques, Wilde (biographie ici) métamorphose Salomé en femme fatale fin de siècle. Hérode a épousé Hérodias, la femme répudiée par son frère. Iokanann, un prophète, qui a critiqué ce mariage immoral, a été enfermé dans une citerne au coeur du palais. Salomé, fille d'Hérodias, aime Iokanann, mais celui-ci la repousse. Elle acceptera de danser pour son beau-père concupiscent en échange d'une promesse : elle réclame la tête de Iokanann...

Salomé est au centre de cette courte pièce  : elle est celle que tous regardent et désirent. Nommée par Iokanann "fille de Babylone",  Salomé est amoureuse et cruelle, elle désire et décide et donne la mort. Salomé envoûte tous les hommes qui l'entourent. L'atmosphère onirique, étrange est créé par le langage poétique : une prose anti-réaliste ou déréalisante. La lune est comparée à "un narcisse agité par le vent... Elle ressemble à une fleur d'argent" ou " comme la lune a l'air étrange ! On dirait la main d'une morte qui cherche à se couvrir avec un linceuil", dit un jeune syrien... Cette pièce de théâtre est une merveille d'art artificiel, avec des fleurs vertes et des références à divers mythes et contes, illustrant parfaitement l'autonomie de l'art. Lorsque Salomé exprime son désir pour Iokanann, elle reprend le "Cantique des Cantiques" : "Iokanaan ! Je suis amoureuse de ton corps. Ton corps est blanc comme le lys d'un pré que le faucheur n'a jamais fauché. Ton corps est blanc comme les neiges qui couchent sur les montagnes de Judée, et descendent dans la vallées. Les roses du jardin parfumé de la reine d'Arabie, ni les pieds de l'aurore qui trépignent sur les feuilles, ni le sein de la lune quand elle se couche sur le sein de la mer...". L'art s'inspire de l'art.

C'est une pièce symboliste, surréaliste avant l'heure, dont Loti dira : " c'est beau et c'est sombre comme un chapitre de l'Apocalyspe".  On perçoit dans cette pièce toutes les obsessions de Wilde : primauté de l'esthétique et le tragique côtoie un ton plus humoristique. Une pièce à lire pour la beauté des images, elle brille de tous les motifs décadents, des pierreries à la présence de paons blancs, et pour sa prose musicale...

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Les illustrations par Aubrey Bearsdley sont magnifiques : des dessins en noir et blanc, dans des cadres japonisants, représentent Salomé sous les traits d'une femme fatale. Les volutes et les courbes, le style rococo mais stylisé traduit bien l'univers sombre et cruel et la beauté étrange de la Salomé de Wilde.

 Mes lectures wildiennes : Les aphorismes

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18 janvier 2010

Elémentaire, ma chère Sarah de Jo Soares : ISSN 2607-0006

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Dans les faubourgs du Brésil, un crime est commis : sur les lieux on découvre le cadavre d'une fille de joie égorgée. Le crin d'un Stradivarius, offert par l'empereur à une baronne, a été laissé sur le corps. Un deuxième meurtre est accompli dans les mêmes conditions. Dans le même temps, lorsque l'empereur est mis au courant de la disparition du violon, il fait part de cette découverte à la Divine, c'est-à-dire S. Bernhardt, en tournée au Brésil, qui propose de faire appel à Sherlock Holmes. L'inspecteur Mello Pimenta, qui enquête sur cette affreuse affaire de meurtres en série, finit par faire appel au célèbre détective anglais.

"Nous sommes tous plus ou moins fous" (Baudelaire), en exergue du livre.

Des personnages déjantés et originaux contribuent à créer une ambiance amusante : Sarah Bernhardt ne parle qu'en alexandrins, quant à l'inspecteur Mello présenté comme un homme ventru, il sait courir légèrement comme une gazelle. Une comparaison saugrenue ou comique vient agrémenter les descriptions pittoresques des personnages.  Watson est un véritable sot et ne comprend strictement rien car il ne parle pas portugais. De sa bouche sortent d'ailleurs les paroles les plus absurdes du roman : " comme le dit si bien un vieux proverbe écossais, les seuls oiseaux qui meurent tout éveillés sont le dindon et le cochon" ! Habilement, l'auteur mêle fiction et réalité. Des anecdotes amusantes ou croustillantes de la vie très romanesque de la Divine parsèment le roman. Même le personnage de fiction qu'est S. Holmes est parodique : il tombe amoureux, ne pense qu'à manger des plats exotiques et est maladroit : un véritable contre-emploi. D'ailleurs, l'affaire reste non résolue tant les facultés de déductions et la logique de S. Holmes sont fausses.

Le changement de narration contribue à donner une dynamique à ce roman : alternent tour à tour, les extraits des faits et gestes du meurtrier en italique, des reproductions de journaux et des narrations où dominent des dialogues cocasses. L'auteur passe dans différents lieux, décrivant aussi bien le palais impérial que les quartiers sordides de la fin XIXeme siècle. On regrette juste qu'à chaque personnage ou lieux nouveaux, l'auteur fasse une notice biographique ou une description, qui alourdissent le récit de quelques longueurs.

Burlesque et parodique, entre folie du langage et des personnages, ce roman est vraiment distrayant malgré quelques défauts et on ne peut qu'aimer ce récit qui fait de nombreuses références aux livres. Ironie du sort, dans La solution finale, Conan Doyle tuait son personnage, le détective S. Holmes, qu'il jugeait trop envahissant, mais celui-ci connaît de belles aventures posthumes : les auteurs ne cessent de faire revivre ce mythique détective, pour notre plus grand plaisir !

Merci aux éditions Livre de poche de m'avoir offert ce livre en partenariat avec blog o book

Jô Soares, Elémentaire ma chère Sarah !, Livre de poche, 371 p.

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17 janvier 2010

La dame aux camélias de Dumas fils : ISSN 2607-0006

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Celle qu'on désigne par le surnom de "Dame aux camélias" est une courtisane du nom de Marguerite Gautier. Le narrateur va s'intéresser à son histoire, le jour où à une vente publique, il achète un livre lui ayant appartenu. Quelques jours plus tard, un jeune homme, Armand Duval, fou de douleur, cherche à acquérir le livre qui est pour lui un souvenir indispensable. Intrigué  par ce jeune homme et sa démarche, le narrateur va bientôt se lier d'amitié avec lui et prendre connaissance de l'histoire de Mademoiselle Gautier...

Le début du récit est assez surprenant, le narrateur tenant un discours moralisateur peu commun dans les fictions de cette époque : il en appelle à l'indulgence des lecteurs pour les courtisanes qui sont capables de beaux sentiments et doivent susciter la pitié car elles n'ont pas eu, parfois, l'éducation nécessaire. Ainsi, dans les premières pages, se succèdent des paroles de moralisateurs : "soyons bons, soyons jeunes, soyons vrais ! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil du bien, et surtout ne désespérons pas" ! Mais que le lecteur ne se décourage pas à la lecture de cette phrase.
En fait, le roman est "dumasficelé", néologisme de Jules Renard, on s'intéresse à cette histoire d'amour dès qu'on lit la dédicace sur le livre acheté par le narrateur : " Manon à Marguerite, Humilité. Armand Duval". Que signifient ces mots ? Qui est Armand Duval ? Bientôt le narrateur découvre la vérité sur la vie de la dame aux camélias qui a vécu une histoire d'amour sincère, désintéressée avec Armand Duval. Si les sentiments amoureux ont l'air si vrai, c'est que Dumas fils les a véritablement vécus, il a lui aussi aimé une Dame aux camélias : la jalousie, les tourments, les mensonges et les concessions sont passionnément racontés par Armand Duval, comme un Swann avant l'heure... On est véritablement entraîné par les rebondissements de cette passion même si parfois, on pressent ce qu'il va arriver.
Dumas revisite un thème connu et le sublime. Devenu un mythe et inspiré d'une histoire vraie, celle de Marie Duplessis, il dépeint les sentiments de ces deux jeunes gens de manière très justes et en donnant des accents dostoievskiens à ses personnages : candeur, péchés et rédemption.
Loin des déchéances des héroïnes telles que Nana, Dumas fait le portrait d'une courtisane repentie et donne une dimension sociale à cet amour qui, s'il peut surprendre ou agacer le lecteur au départ, est plus subtilement fait par la suite. Une très belle découverte très émouvante.

Une lecture du challenge ABC

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16 janvier 2010

On ne badine pas avec l'amour de Musset : ISSN 2607-0006

 

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Musset, chantre des romantiques, signe ici une comédie dramatique écrite dans une prose poétique. Camille est promise à Perdican, mais lorsque celle-ci sort de son couvent, elle est décidée dès la première rencontre à refuser ce mariage et à prendre le voile : les autres religieuses du couvent lui ont fait la leçon en la mettant en garde contre les hommes. Quant à Perdican, pétri des images de sa douce enfance, il souffre du refus de Camille et se venge en courtisant Rosette, la soeur de lait de Camille.

"Les mots sont des mots et les baisers sont des baisers".

On ne badine pas avec l'amour constitue une comédie de l'amour, où le badinage peut se révéler funeste. Le genre du proverbe était un jeu des salon littéraire à l'origine. Et il est bien question de jeu dans cette comédie qui joue sur les masques et les sentiments jusqu'au moment où la mort s'en mêle.

De nombreuses scènes sont véritablement comiques grâce aux fantoches de la pièce : le Baron père de Perdican n'entend rien à l'amour et ne comprend qu'à demi-mot les répliques des autres personnages, créant ainsi des raccourcis tout à fait amusants. Autour de lui se démènent dame Pluche, affublé d'un nom ridicule, qui est une véritable caricature de vieille fille dévote, et Blazius, précepteur de Perdican, un abbé grand buveur et mangeur. Ces personnages contribuent grandement à créer un comique de situation. Ainsi lorsque Maître Blazius vient annoncer au Baron que Camille était rouge de colère et voulait obliger Dame Pluche à porter un billet qu'elle froisse pour ne pas avoir à l'apporter, voici ce que répond le Baron : "Je n'y comprends rien ; mes idées s'embrouillent tout à fait. Quelle raison pouvait avoir dame Pluche pour froisser un billet plié en quatre en faisant des soubresauts dans une luzerne ! Je ne puis ajouter foi à de pareilles monstruosités."

Pourtant, On ne badine pas avec l'amour n'est pas seulement une comédie : le sérieux de l'avertissement contenu dans le titre s'exerce tout au long de la pièce donnant une dimension tragique à la comédie du dépit amoureux. Camille n'est-elle qu'une orgueilleuse ? Perdican est il un libertin ? Va-t-il réellement épouser Rosette ? Une tension dramatique s'installe pour ne plus quitter la scène : progressivement les jeunes héros se découvrent mais l'aveu vient trop tard comme dans Les caprices de Marianne. La légèreté de l'écriture de Musset n'exclut pas la souffrance et un certain lyrisme. Les personnages sont bien plus complexes qu'il n'y paraît et sont le reflet d'un amour désenchanté et lucide : chaque mot de cette comédie de l'orgueil semble pousser les héros vers un précipice...

Le verbe, le mot et la poésie dominent les trois actes oscillant entre le grotesque et le sublime jusqu'à l'extrême fin tragique. Toute la pièce est portée par la magnifique et musicale prose de Musset, qui met dans la bouche de son jeune héros cette fameuse tirade  : "Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses ; curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime; c'est l'union de ces deux êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui".

Des drôleries, de la fraîcheur mais aussi du désespoir, On ne badine pas avec l'amour est une analyse de l'amour sans concession, et une pièce romantique magnifique...

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12 janvier 2010

Tous les autres s'appellent Ali de Fassbinder : ISSN 2607-0006

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J'ai vu récemment un film étrange mais qui me permet de mieux appréhender l'histoire du cinéma allemand : Tous les autres s'appellent Ali est une histoire d'amour, peu banale, entre un arabe "Ali" et Emmy une vieille femme. Tout les sépare : leur âge, leur origine, leurs amis. Cependant, très vite, ils se marient à la grande réprobation de leur entourage. Emmy supporte difficilement cette situation et le racisme ambiant dont font preuve les voisins et ses propres enfants, dans cette Allemagne post-nazie. Le couple résistera-t-il à la pression sociale ?

Les premières images créent un climat presque surréaliste : Emmy entre dans un bar d'étrangers dans lequel elle se réfugie à cause de la pluie battante. Elle commande une boisson, dans un silence de mort. Tous l'observent. Soudain une jeune fille propose à Ali d'aller inviter la vieille dame à danser. Celui-ci s'exécute et la magie de l'amour opère : les deux solitaires se présentent, parlent, et communiquent. Dans ce bar, il n'y a aucun figurant, ni décoration. Les couleurs sont sordides, une lumière blafarde éclaire les visages. Drôle d'ambiance. Et tout le film se déroule dans ce climat de distanciation et d'enchaînement rapide des actions sans véritable logique parfois. Paradoxalement, les plans fixes abondent ce qui créent une certaine lenteur.
Le film est particulièrement déroutant, notamment par la laideur des costumes, des visages et des décors. Le scénariste semble dire regardez l'image, il ne faut pas chercher de réalisme, ni de véracité car l'essentiel est de donner à réfléchir.

En effet, l'un des axes importants de ce film est montrer les rapports de domination dans la société contemporaine de Fassbinder (film de 1970), et comment la violence sociale se répercute dans la sphère de l'intime. Ainsi, après un voyage à l'étranger, lorsque le couple revient, Emmy commence à exercer sur Ali une violence plus détournée, en folklorisant ses goûts ou en le montrant telle une bête de foire. Ce film noir dénonce différent aspect du racisme et la solitude des personnages. Cette phrase en exergue du film laisse rêveur : " le bonheur n'est pas toujours joyeux"... Influencé par la Nouvelle Vague, ce film joue de la stylisation et de la distanciation. Il est aussi influencé par un film lacrymal et hollywoodien de Douglas Sirk Tout ce que le ciel permet tout en exacerbant les critiques de Sirk. Subtilement et sans manichéisme, Fassbinder critique la société contemporaine et montre la permanence du nazisme dans les mentalités. Il met en scène aussi l'écrasement des êtres par les objets et l'enfermement des individus dans une classe sociale. Cinéma intellectuel, le film est pourtant bouleversant et émouvant.

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09 janvier 2010

Huis clos de Sartre : ISSN 2607-0006

 

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 Huis clos de Sartre est une courte pièce de 5 scènes réunissant 3 personnages principaux, Ines, Estelle et Garcin, qui vont s'affronter dans une salle figurant l'enfer. Garcin vient de mourir et est amené dans une pièce décorée avec des objets style Empire. Bientôt se joignent à lui deux femmes avec lesquelles il doit cohabiter.

"Garcin
Le bronze... (il le caresse.). Eh bien, voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent... (Il se retourne brusquement.) Ha ! vous n'êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses (Il rit.) Alors c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril... Ah ! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer, c'est les autres".

"L'enfer, c'est les autres".
Le dépouillement de la mise en scène permet la concentration de l'intérêt dans la construction de la relation entre les personnages. Dans l'enfer sartrien, nul besoin de glace, c'est que l'on se voit dans le regard de l'autre. Chacun des personnages cherchent à se cacher le motif de leur damnation mais ils ne peuvent échapper au regard d'autrui, à son jugement et sa ludicité. Les protagonistes ne sont ni des individus, ni des caractères, ce sont des consciences qui s'accomplissent les unes par rapport aux autres. L'homme est à la fois un être pensant et pensé.

Dans l'enfer sartrien, nul besoin de diables, de flammes ou de pals et pourtant il est peuplé de monstres. Brisant l'image d'Epinal, qui faisait de l'enfer une fournaise peuplée de démons tel que Bosch l'a représenté, Sartre ( une exposition virtuelle lui est consacré sur le site de la BNF) fait de l'homme un bourreau pour son semblable : l'homme est bien un loup pour l'homme. Si dans cet enfer, l'homme semble encore libre, cette liberté le renvoie à sa propre finitude : pourquoi faire des choix dans un lieu où n'existe plus la mort, seulement un présent éternel ? Théâtre d'idées, théâtre de l'existentialisme, Huis clos définit l'Enfer tout en montrant la tragédie du destin de l'homme... Dans cette ère de l'individualisme forcené, cette pièce philosophique est à méditer !

Huis clos, Sartre, Folio, 95 p.

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08 janvier 2010

Le tartuffe, tome 2, adapté par Duval et Zamzim : ISSN 2607-0006

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J'attendais avec beaucoup d'impatience le nouveau tome du Tarfuffe, après la lecture du tome 1, qui est décidément des plus enthousiasmants et devrait réconcilier les plus récalcitrants avec un classique de la littérature française.

Ce deuxième tome regroupe les actes III, scène 1 à l'acte IV, scène 4 : Orgon s'est donc entiché d'un faux dévot au point de vouloir lui donner sa fille en mariage et de déshériter son fils au profit de Tartuffe. Il tolère même que cet hypocrite fasse la cour à sa femme ! Aveuglé par la fausse dévotion de ce fieffé coquin, il met toute la maisonnée en danger : heureusement que son beau frère Cléante et sa femme Elmire luttent pour rétablir la vérité...

Tartuffe apparaît dans toute sa forfanterie : il est gourmand, vil, menteur et coureur de jupon. Molière a su comme nul autre brocarder la fausse vertu. Tartuffe a beau parler de "haire" et de "discipline", les membres de la famille ne sont pas dupes, excepté Orgon qui est, comme dirait la servante Dorine, "tartuffié".

Le texte étant intégralement reproduit, l'intérêt réside dans la mise en image. Les dessins sont vraiment appropriées, venant illustrer à merveille les défauts dénoncés par Molière : Tartuffe est laid et Orgon niais. Le dessinateur a su rendre plus compréhensible certains passages en rajoutant des scènes, notamment l'épisode de la cassette volée par Tartuffe. Le dessinateur réalise une véritable prouesse en illustrant la célèbre scène de l'aveu de Tartuffe à Elmire : au fur et à mesure de la déclaration d'amour, le paradis remplissant l'arrière plan des cases se transforment en enfer dantesque. Les scènes sont rendues vivantes, avec brio, grâce à des images colorées et imaginatives.

Tartuffe, Tome 2, Duval et Zamzim, Delcourt, 47 p.

billet du tome 1 ici

Posté par maggie 76 à 08:42 - - Commentaires [4] - Permalien [#]