07 mai 2010

La place d'Annie Ernaux

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"Il n'est jamais entré dans un musée, il ne lisait que Paris Normandie et se servait toujours de son Opinel pour manger. Ouvrier devenu petit commerçant, il espérait que sa fille, grâce aux études, serait mieux que lui.
Cette fille Annie Ernaux, refuse l'oubli des origines. Elle retrace la vie et la mort de celui qui avait conquis sa petite "place au soleil. Et dévoile aussi la distance, douloureuse, survenue entre elle, étudiante, et ce père aimé qui lui disait : "Les livres, la musique, c'est bon pour toi. Moi, je n'en ai pas besoin pour vivre". Ce récit dépouillé possède une dimension universelle" (Quatrième de couverture)

" Comme de l'amour séparé" :
La narratrice relate sa relation avec son père avec un ton distant, froid. Au seuil du récit de la vie de son père, elle noue le pacte autobiographique : "Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L'écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j'utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles". A travers une écriture empruntant les mots et les expressions de son père, elle raconte l'histoire, sans fard, de ce père vivant dans une campagne rude, normande. Simplement, elle donne des explications sur son écriture, les raisons qui l'ont poussée à écrire. Dès le début du récit, elle lie deux événements : la mort de son père et l'achèvement de ses études de Lettres Modernes. Les phrases brèves, nominales semblent ressusciter les souvenirs d'une manière brute, ceux d'un monde aboli où Annie Ernaux devenue professeur titulaire n'a plus sa place : "J'écris peut-être parce qu'on n'avait plus rien à se dire".
Portrait d'un homme, hommage discret à un père, cette autobiographie, qui refuse l'effusion sentimentale, reste poignante dans la mesure où elle montre comment la vie nous sépare même de ceux que l'on aime.

Annie Ernaux, La place, Folio,  114p.
Lu dans le cadre du challenge autobiographique de Bleue et Violette.

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05 mai 2010

Xingu d'Edith Warthon

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Mrs Ballinger et ses amies, de la bonne société américaine, toutes plus vaniteuses les unes que les autres, ont décidé de recevoir  la célèbre romancière Osric Dane. Dans le club de lecture qu'elles forment, elles se veulent des "chasseresses de l'érudition" et Mrs Ballinger se veut avant-gardiste : "C'était là toute sa fierté : marcher au rythme des Idées du temps présent, et elle mettait un point d'honneur à ce que les livres disposés sur sa table exprimassent cette position avant-gardiste". Quant à Mrs Leveret, elle garde un livre de Citations classées mais n'est capable de retenir qu'une phrase : "Ce Léviathan que vous avez formé pour se jouer dans l'abîme" ! Face à ces lectrices ridicules et orgueilleuses, Osric Dane se montre grossière et méprisante. Seule Mrs Roby, déconsidérée par ces dames, finit par les mystifier. Quelle est leur dernier sujet de conversation, qui les a tenues en haleine, toute l'année ? Le "Xingu" selon Mrs Roby...
Vous apprendrez ce qu'est le "xingu" en lisant cette petite nouvelle d'Edith Warthon qui se moque de la prétention des lectrices mais aussi des écrivains vaniteux. Voici, par exemple, la définition du club par Mrs Ballinger : " "le but de notre club [...] est de regrouper, au plus haut niveau, tout ce que Hillbridge compte de courants de pensées ; de rassembler, de canaliser toute cette énergie intellectuelle." ! Amusante énigmatique, distrayant, ce court récit d'Edith Warthon fustige les travers d'un société new-yorkaise imbue d'elle-même et par là, ridicule. Ce récit vif et féroce caricature des femmes futiles, des nantis new-yorkaises à l'esprit étroit et mesquin. Un beau tableau acerbe où règne les faux-semblants...

Lu dans le cadre du challenge Edith  Warthon de Titine.

Lu aussi par Lou, Malice, Mea...

Xingu, Edith Warthon, Mille et une nuits, 60 p.

autres nouvelles de la romancière : Le triomphe de la nuit

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03 mai 2010

Les cinq cents millions de la Begum, Jules Verne

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Dans Les cinq cents millions de la Begum, point de voyages en ballon ou dans un sous-marin, mais ce roman aborde des questions de la science et de la morale, illustrées par l'affrontement de deux personnages antinomiques : le docteur Sarrasin et le savant Schultz. Le savant français Sarrasin, à Brigthon, participe à un congrès lorsqu'il apprend soudainement, qu'il est le seul héritier d'une immense fortune, léguée par un grand-oncle, s'élevant à cinq cents millions de francs, somme considérable. Comment Sarrasin va-t-il employer tout cet argent ? Intègre, il décide de fonder France-ville, une cité où l'hygiène permettrait un mieux-être de la population. Cette utopie va-t-elle se réaliser ? Déjà, un savant allemand, Schutlze, prétend à la moitié de l'héritage, dont l'intention est "la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germanique".

C'est de manière plaisante que J. Verne nous conte son histoire, grâce à des commentaires, parfois railleurs d'un narrateur omniscient,  des personnages caricaturaux et certaines scènes comiques. Voici la description du Lord, qui préside le congrès : " Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de chiendent prétentieusement relevé en toupet sur un front qui sonnait le creux, complétait cette figure la plus comiquement gourmée et la plus follement raide qu'on put voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une pièce, comme s'il avait de bois ou de carton-pâte. Ses yeux même semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin" ou description d'une foule de savants apprenant une bonne nouvelle : " " Je [Sarrasin] vous fais juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce trésor !... (Hurrahs, Agitation profonde. délire général. Le congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont montés sur les tables" etc... La narration simple, sans complexité, n'est pas dénuée de suspense et de rebondissements multiples : Marcel, un jeune homme, qui aide Sarrasin à lutter contre son rival allemand,  cherche à déjouer les plans diaboliques de Schultze et s'infiltre dans la cité de l'ennemi : il cherche à percer, inlassablement, le secret de ce dernier... Mais quel est ce secret ? Les digressions historico-géographiques et scientifiques n'alourdissent pas ce récit. Elle souligne la rivalité de deux pays, avec en arrière-fond la guerre de Franco-prussienne de 1870. Ce roman témoigne d'ailleurs du curieux sentiment nationaliste, présent dans maints romans européens de l'époque et s'exprimant à travers des préjugés.

Le livre est agréable à lire, comportant cette part de " bonne humeur railleuse" ou de "légèreté aimable", qui caractérisait Verne dans la vie, et est d'autant plus agréable à feuilleter qu'il est  accompagné des délicieuses illustrations originales des éditions Hetzel, de L. Bennet : fidèles au récit, elles agrémentent la lecture et créent une atmosphère désuète. Cette lecture vous fera passer, chers lecteurs, un agréable moment...

Lecture pour le défi "J'aime les classiques" , mois de mai, organisé par Marie L
Les cinq cent millions de la Begum, Jules Verne, Livre de Poche, 242 p.

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02 mai 2010

La chasse au snarck, Caroll

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 Quatrième de couverture : " Un cireur de souliers, un fabriquant de bonnets, un boulanger, un avocat et un castor, entre autres personnages, partent à la chasse d'un animal fantastique : le snark. En espérant qu'il ne s'agira pas d'un boojum ! Moins connu qu'Alice au pays des merveilles mais aussi extravagant, La chasse au snark conserve toute sa puissance comique. En regard du texte anglais, accompagné des illustrations originales de Henry Holiday, la traduction de l'oulipien Jacques Roubaud respecte l'oralité de ce long poème. Elle est suivie d'une analyse par le linguiste Bernard Cerquiglini. L'occasion d'une promenade savoureuse à travers l'oeuvre de Lewis Carroll pour redécouvrir, à l'aune des recherches de Joyce et d'Artaud, l'un des chef d'oeuvre de la littérature victorienne."

"Les mots n'ont que le sens qu'on leur donne"

Un castor qui sauve tout un équipage ? Un boulanger qui s'évanouit lorsqu'il voit un snark ? Bienvenue dans le monde du nonsense de Lewis Carroll. L'auteur crée ses propres animaux fabuleux, comme la description d'un mystérieux oiseau, le Jubjub, et du fabuleux Snark... C'est aussi un univers dominé par le rêve où la logique des sonorités des mots, des associations d'idées gouvernent les lois rationnelles : " Car le visage était tout noir/ C'est à peine si on pouvait voir/ avec le Banquier une vague ressemblance/ son effroi fut si grand / que son gilet devint blanc/ En vérité un phénomène étrange".

Ce court texte est fascinant par son extravagance et devient un beau sujet de rêverie grâce à son imaginaire déjanté et comique, proche de l'absurde : "Ils le chassèrent avec des dés à coudre/ Ils le chassèrent avec passion/ Ils le poursuivirent avec des fourchettes et de l'espoir/avec une action de chemin de fer/ Ils le charmèrent avec des sourires et du savon" !

Ce poème est suivi d'un bref essai posant la question de la traduction de jeux de mots, tels que les mots valises, d'une langue à l'autre, dans le célèbre poème du "Jabberwocky", présent dans Alice aux pays des Merveilles.  On peut noter aussi les magnifiques illustrations du peintre préraphaélite, Henry Holiday. Voici une gravure du peintre :

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Lecture dans le cadre du partenariat avec BOB que je remercie. Lu aussi par Praline, Alice, Mélisendre, Tortoise. Les avis de Cryssiylda, Lilly...

Lewis Carroll, La chasse au snarck, Folio, 131 p.

Du même auteur : Alice au pays des merveilles
Challenge "English classic" de Karine.

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01 mai 2010

Drôle de temps pour un mariage, Strachey

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" Le 5 mars, Mrs Tatcham, veuve de la bourgeoisie, mariait sa fille aînée, Dolly, âgée de vingt-trois ans, à l'honorable Owen Bigham. Il avait huit ans de plus qu'elle, et appartenait au corps diplomatique". Toute sa famille est présente le jour du mariage, un cousin ivre, son oncle, le chanoine Bob Dakin, les domestiques... et Joseph un ancien camarade, que Dolly a aimé, l'été précédent. Elle est consciente de rejouer avec lui, Le Bonheur conjugal de Tolstoi :

" Quoi, tu n'as jamais goûté de croquants ! s'était écrié Joseph à côté d'elle, la dévisageant sous son grand chapeau d'été. Mais tu dois absolument y goûter ! tu adorerais !" Or, en réalité, à travers sa physionomie, et principalement ses yeux, Joseph proclamait de tout son être, avec une ferveur violente, non pas " tu les adorerais" mais je t'adore". (Exactement comme le héros de la nouvelle de Tolstoï, Le bonheur conjugal, se tourne soudain vers l'héroïne pour lui parler de grenouilles, et qu'elle comprend, durant son récit, qu'il est en train de lui dire qu'il l'aime...". Dans le tapage des préparatifs du mariage, un drame se noue. Joseph lui avouera-t-il ses sentiments ?

"Il vaut mieux avoir aimé et perdu que ne pas avoir aimé du tout".
Avec une écriture délicate, élégante et fluide, Julia Strachey dessine des portraits comme un peintre, grâce à de magnifiques notations de couleurs. Mais elle sait être féroce pour décrire le passage du temps, le changement des sentiments et la stupidité des esprits bourgeois, matérialistes dont Mrs Tatcham en est le parfait exemple. Comparaisons animales et florales se combinent pour décrire cette galerie de portraits. Elle pose son regard d'artiste, sur  une journée et sur la faune petite bourgeoisie, présente ce jour-là. Elle a su admirablement dans le tumulte des préparatifs du mariage, mêler le tumulte des sentiments qui secouent Dolly et Joseph. A travers la banalité des conversations, dans "le bruit et la fureur", un drame psychologique se déploie, teintant d'une note de désespoir, un jour peu ordinaire. Un étrange roman sur l'opacité des consciences et l'inconstance des sentiments : " Pour compléter le tableau, le visage blanc de Dolly, avec ses lèvres épaisses et fortement ourlées, au-dessus de sa robe de laine mouchetée noire, scintillait d'une lueur pâle devant les fougères, telle une orchidée phosphorescente qui fleurirait isolée dans un marais crépusculaire.
Durant cinq ou six minutes, l'orchidée pâle et lumineuse demeura immobile, au centre de la surface sombre du miroir. Le plus étrange, c'était cette manière dont les yeux n'arrêtaient pas d'aller et venir, de changer de direction, de vagabonder, inlassablement, partout dans la pièce. De bouger constamment. c'était bizarre : ce visage d'apparence si passive et lointaine, et ces yeux si agités".

Lady swap, récapitulatif des lectures sur le site de Lou et Titine.. Avis de Titine, Lilly, Cathulu...

Drôle de temps pour un mariage, de Julia Strachey, la petite Vermillon, 117 p.

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30 avril 2010

LE SWAP : "THE PORTRAIT OF LADY"

493979066Il y a un mois, commençait la grande aventure du swap The portrait of the lady, organisé par Lou et Titine, nouvelle aventure pour moi, puisque c'est mon premier swap ! Des romancières anglaises, l'ère victorienne et des héroïnes anglo-saxonnes... comment résister ?
Quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant mon colis : tout est furieusement esthétique, tout est so  british et tout est terriblement raffiné ! Jugez et admirez par vous-même ! Et tout cela m'a été envoyé par ma charmante swappeuse, grande connaisseuse de l'art and kraft  : TITINE  ! (tous les titres en gras et entre guillemets sont de mon adorable swappeuse !)
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  • Et premier clin d'oeil aux amoureuses de Darcy, pour le séduire, voici une carte "english Georgian dress".
  • "London calling" : ce carnet, aux couleurs de l'Angleterre, magnifique, ne me quitte plus, je suis aussi amoureuse de lui !
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  • "Have a break" : des produits Gardener et un mug "Ophélie de Millet" .
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  • " Et un de plus" : je n'avais pas ce Wilkie dans ma PAL, mais heureusement Titine a comblé cette lacune... Seule contre la loi, la quatrième de couverture me semble augurer une lecture passionnante et je ne peux m'empêcher d'en écrire un extrait : " Thriller labyrinthique, âpre réflexion sur les faux-semblants, vibrant portrait d'une héroïne libre et intraitable, Seule contre la loi passe pour le premier roman policier dont le détective est une femme". Je n'ai qu'une envie, c'est de me jeter dessus et de commencer à le lire...

  • "Pour m'accompagner dans mes lectures" : le véritable marque-page en cuir "The Jane Austen Centre". Je l'adore et je crois que toutes les admiratrices de Jane vont être jalouses... Je ne le quitte plus !

  • "Un bijou trop peu connu" : Drôle de temps pour un mariage de Julia Strachey, un auteur que je ne connais pas et que je vais me faire un plaisir de découvrir...

  • "De la méchanceté, de l'ironie, de l'humour" : Lady Susan de Jane Austen (seule ombre du tableau, par ma faute, je l'ai déjà lu et je m'en excuse, car j'ai peut-être mal rempli mon questionnaire...).
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  • My dear Titine,

Je t'écris ces quelques mots fortement émue et terriblement ravie : tous les objets sont élégants et magnifiques ! Comme tu le sais, j'adore chaque objet et ce swap a été merveilleux pour moi... Vive les romancières victoriennes ! Vive la lady que tu es !
J'ai été émerveillée et admirative, à chaque ouverture de paquets et à chaque découverte du contenu so british ! Maintenant, le marque-page m'accompagne effectivement dans chacune de mes lectures (j'ai déjà commencé une collection !) et le carnet a trouvé sa place dans mon sac (il ne me quitte plus).  J'ai évidemment essayé mes produits de beauté Gardener, doux et embaumants, et j'espère pouvoir bientôt commencer la lecture des romans : voici des livres qui me promettent de belles soirées ! Quant à la carte postale, elle a déjà trouvé sa place sur les murs de mon appartement...
En espérant que ma swapée Romanza soit tout aussi contente...

Je te remercie vivement et sincèrement de m'avoir fait participer à ce swap, ainsi que Lou, notre co-organisatrice...
Merci à toutes les deux. Merci Titine, et à bientôt pour des lectures communes et pour continuer l'exploration délicieuse du monde des romancières et des aventurières victoriennes...
Victoriennement votre, Maggie

 

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28 avril 2010

L'homme hanté, Charles Dickens

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Ecrit après Un chant de Noël, L'homme hanté présente beaucoup de similitudes avec cette dernière. Un chimiste nommé Mr Redlaw, aussi peu avenant que Mr Scrooge, en période de Noël, rencontre un fantôme. Voici son portrait : "Qui eût vu sa joue creuse, son oeil cave et brillant, son habit noir, sa tournure vaguement sinistre, quoique bien prise et proportionnée, ses cheveux grisonnants qui pendaient autour de son visage telles des algues emmêlées - comme s'il eût été tout  au long de sa vie la cible isolée de la corrosion et du ressac de l'immense océan humain - qui n'eût dit qu'il ressemblait à un homme hanté ? Qui eût observé sa physionomie taciturne, pensive, sombre, voilée d'une coutumière réserve, farouche toujours, jamais enjouée, avec l'air égaré de qui retourne sur un lieu et dans un temps passé, ou écoute d'anciens échos résonnant dans sa tête, qui n'eût dit que c'était là la physionomie d'un homme hanté ? ". Le grincheux savant accepte un pacte diabolique avec le spectre, son double mauvais, qui lui permettrait de perdre la mémoire, d'oublier les souvenirs malheureux et les offenses qu'on lui a faites, mais il est aussi doté du pouvoir de faire perdre la faculté de compatir, de tous ceux qui s'approchent de lui...

D'emblée dans un long souffle oratoire, le décor et les personnages sont posés : une famille nombreuse pauvre, côtoyant le chimiste, permet à Dickens de dénoncer la misère sociale. La route du chimiste croise aussi celle d'un jeune étudiant, qui détient un secret sur son identité, lié au passé de Redlaw. Mais le suspense n'est pas exploité dans cette intrigue proche de L'abîme : tous les ingrédients tendent vers une morale énoncée à la dernière ligne de la nouvelle, qui est davantage une réflexion sur le rôle de ma mémoire.
Largement et lourdement didactique, reposant sur des symétries manichéennes, la lecture de cette petite nouvelle morale paraît assez ennuyeuse car dépourvue de l'humour qui fait le charme des romans de Dickens ( Biographie ici). Cependant, l'écriture de Dickens est toujours aussi plaisante et L'homme hanté reste un texte à découvrir, notamment pour les premières pages particulièrement savoureuses du Londres enneigé et du portrait de Redlaw...

L'homme hanté, Charles Dickens, gravure de Gustave Doré, 173 p.

L'avis favorable de Cécile. Challenge "Dickens" d'Isil et "English classic" de Karine

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26 avril 2010

Laura, voyage dans le cristal, de George Sand

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Loin des romans du terroir comme la célèbre Mare au diable ou Les maîtres sonneurs, mais toujours dans une veine romantique, George Sand ( biographie ici) a écrit une nouvelle fantastique plutôt surprenante par son thème : Laura, voyage dans le cristal mêle poésie et science.
Le narrateur raconte sa rencontre avec Mr Alexis Hartz, qui lui conte comment jeune, il faillit être victime d'un cristal ! Jeune homme, regrettant la vie insouciante qu'il menait jusqu'alors, Alexis se désintéresse des cours de sciences de son oncle bègue : " Quant à moi, je me soustrayais au bienfait de cette méthode en m'endormant régulièrement dès la première phrase de chaque séance. De temps en temps, une explosion aiguë de la voix chevrotante du vieillard me faisait bondir sur mon banc ; j'ouvrais les yeux à demi, et j'apercevais, à travers les nuages de ma léthargie, son crâne chauve où luisait un rayon égaré du soleil de mai, ou sa main crochue armée d'un fragment de rocher qu'il semblait vouloir me lancer à la tête".  Il se met soudainement à étudier les sciences, pour plaire à sa cousine Laura. Mais celle-ci est promise à Walter, un compagnon d'études d'Alexis. Ce dernier sombre, sous le choc,  dans des hallucinations, qui l'amène à voyager au coeur des géodes, qu'il étudie.
Cette nouvelle fantaisiste s'inscrit dans la lignée des contes fantastiques d'Hoffmann, cité dès les premières pages. Les références littéraires se multiplient et le voyage à l'intérieur de la géode, tient à la fois du voyage au centre de la terre de J. Verne et est une réminiscence du Frankenstein de Mary Shelley. Dès le chapitre III, apparaît le personnage inquiétant de Nasias, proche du vieillard fantastique et diabolique, très balzacien, du Chef d'oeuvre inconnu ou de La peau de chagrin.

La dimension scientifique des romans de Jules Verne côtoie le pouvoir de l'imagination d'Hoffmann. Cette nouvelle est tout à fait curieuse, dans la production de G. Sand, de par son thème, qui mêle amour et géologie, et de par son intrigue extravagante mais expliquée de manière rationnelle à la fin...  Une découverte surprenante et amusante, qui permet de retrouver l'ambiance des nouvelles fantastiques du XIXeme siècle, teintées de romantisme...
Premier roman lu dans le cadre du challenge George Sand
Laura, voyage dans le cristal, George Sand, Pocket, 192 p. (avec dossier)

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24 avril 2010

Le triomphe de la nuit, vol. 1, Edith Wharton

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Quelle belle découverte ! Le triomphe de la nuit est un magnifique recueil de nouvelles, qui nous entraîne dans l'univers des "ghosts stories" anglaises. Ce recueil regroupe cinq nouvelles très diverses " La cloche de la femme de chambre", "Les yeux", "plus tard", "Kerfol", "Le triomphe de la nuit" et je n'en aborderai que deux pour vous laisser découvrir seuls, tout le charme de ces histoires :

1. La cloche de la femme de chambre : Alice Harthey est une jeune femme, en convalescence, recherchant une place de femme de chambre. On lui propose de travailler au service de Mrs Brimpton mais dès le premier jour, elle pense apercevoir un femme pâle, qui serait l'ancienne femme de chambre décédée. Pourquoi ferme-t-on toujours la porte de cette dernière à clef ? Quel est le rôle de Ranford, le jeune et avenant voisin ? Alice, a-t-elle l'esprit dérangée ? Pourquoi sa maîtresse refuse d'utiliser la sonnette qui est dans sa chambre ? Au fil des pages, le mystère ne cesse de s'épaissir...

2. " Kerfol" : En Bretagne, le narrateur décide de visiter "Kerfol", une demeure médiévale, isolée, entourée de silence, qu'il souhaite acheter. Lorsqu'il arrive devant cet impressionnant château, il n'aperçoit que des chiens : on lui explique qu'il n'a vu que des fantômes de chiens... Le narrateur se plonge alors dans la lecture de l'étrange histoire des anciens seigneurs des lieux, restée dans les annales judiciaires : Yves de Cornault épouse, en second mariage, une jeune fille, Anne de Barrigan dont il s'éprend passionnément. Lorsque Yves de Cornault est retrouvé mort dans les escaliers de son château, les accusations se portent aussitôt sur sa jeune femme. Qui l'a tué ? Commence alors le récit étrange de son procès...

Lecteurs, si vous avez lu et aimé Henry James, si vous aimez l'écriture du non-dit, vous admirerez la prose d'Edith Warthon qui a su, avec ses nouvelles fantastiques nous plonger au coeur d'intrigues savamment construites pour créer l'attente, le doute, parfois l'horreur, enrobées dans une ambiance mystérieuse. Chaque nouvelle est extrêmement singulière, n'usant jamais de la même narration : le narrateur est parfois un observateur, parfois un personnage du drame ; les scènes se déroulent aussi bien en Amérique qu'en France ou en Angleterre... Edith Warthon réussit à susciter des atmosphères angoissantes, à créer du suspense et maîtrise l'art de la suggestion. Comme chez James, le fantôme est moins un signe de surnaturel, qu'une incarnation "morale", symbolisant la culpabilité, la trahison... tout en laissant, dans les récits, une part d'ombre et de nuit. Une très belle réussite du genre !

Le triomphe de la nuit, Edith Warthon, Edition Joelle Losfeld, 182 p.

Challenge Edith Warthon de Titine. Liens vers d'autres avis, Lou et lilly...

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21 avril 2010

Carmen de Mérimée

 

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Carmen, Mérimée, Folio, 154 p.

Tout commence comme dans La Vénus d'Ile, du même auteur ( Biographie ici), excepté le cadre : un archéologue, en Andalousie, sur les traces des batailles de César, rencontre par hasard, un étranger. A la vue de l'agitation de son guide, il s'interroge : est-ce un contebandier ? Un voleur ? Serait-ce le fameux Don José Maria que tout le monde recherche ? Nos deux voyageurs décident d'aller se reposer dans une auberge, mais à la faveur de la nuit, le guide qui a reconnu le célèbre brigand, décide de le dénoncer aux autorités. Quant au narrateur, il sauvera cet homme. Il continue son pélerinage jusqu'au moment où sa route croise la flamboyante Carmen et de nouveau, Don José... Mais lorsqu'ils se retrouveront, Don José doit être exécuté : quels événement ont pu amener ce fatal dénouement ? Il conte alors sa vie...

Deux narrateurs se succèdent dans cette nouvelle pour nous conter leur rencontre avec l'ensorcelante Carmen, la bohémienne. La narration faite par un érudit et dandy est extrêment bien menée et l'intérêt de Mérimée pour le peuple gitan l'amène même à faire une petite étude de leur langue en fin de nouvelle. Carmen est aussi un croisement de multiples références littéraires comme le Cid ou Dom Juan, héros de la terre d'Espagne, dont Carmen garde les traces... On apprécie aussi le pittoresque de la nouvelle, avec tout un lexique espagnol, qui crée une couleur locale, et l'illustration de la passion diabolique et tragique à travers le personnage de Carmen... Un sombre mythe agréable à lire à redécouvrir...

.Mais écoutons plutôt Adrien Goetz qui a écrit une longue et belle préface  à cette nouvelle et qui a analysé ce mythe : "Carmen est devenue un monument : on a restauré aujourd'hui la manufacture de tabacs de Séville "comme elle était au temps de Carmen" et les inspecteurs des Monuments historiques ne trouveraient rien à redire à cette impeccable réalité d'un bâtiment qui ressemble à celui de la fiction. Carmen forgée de toutes pièces à partir de tout ce quipouvait renouveler la mode espagnole en 1845, est devenue un mythe universel, sans lieu, ni date. Gautier avait repris le thème dans Emaux et camées : " Carmen est maigre, - un trait de bistre/cerne son oeil de gitana" pour comparer, à la fin de son poème, sa "moricaude" à la bouche riante " qui prend sa pourpre au sang des coeurs", comme un vampire, à une Venus Anadyomène. [...] Dès lors, tout était dit et le personnage prit son essor, jusqu'à faire oublier la force contenue dans les quelques pages de Mérimée". [...] Carmen, que Mérimée avai voulue en marge des espagnolades de son temps, devient aussi peu espagnole que possible : elle rejoint don Juan, dont on oublie facilement l'hispagnisme originel, parmi les granges incarnations de la séduction, de la fatalité, de la mort."

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