08 juin 2016

La Bruyère, Les caractères, De l'homme

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Dans Ridicule, P. Leconte mettait en scène le bel esprit des salons mondains du XVIIeme siècle. De même, La Bruyère ne cesse de définir l'honnête homme, cet idéal du classicisme, dans une langue spirituelle. Dans le chapitre " De l'homme", le portrait de Brancas a été pastiché par Mme de Sévigné. Il incarne le distrait, Gnathon est le fâcheux et Antogoras le plaideur : cette galerie de portraits n'est pas sans rapeler les comédies moliéresques... Le moraliste se place donc parmi les autres auteurs classiques...

Après Montaigne ( qui disait déjà que l'homme est "un sujet vain, divers et ondoyant"), La Bruyère questionne la condition humaine, en rejetant le stoïcisme mais en soulignant sa labilité et sa vanité " Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, leur amour d'eux-mêmes, et l'oubli des autres ; ils sont ainsi faits, c'est leur nature c'est ne pouvoir supporter que la pierre tombe, ou que le feu s'élève"( 1). Le choix fait par folio de n'éditer qu'un chapitre n'est pas aberrant : Les caractères sont une suite de maximes, d'aphorismes, de portraits, qui sont autotéliques et tissés dans un réseau, réseau si cher à ces nobles de la Cour. La fragmentation de voix renvoie aussi à l'art conversationnel du Grand siècle.

Il y a des livres qu'on pourrait lire cent fois et qui semble encore nous résister. Il y a des livres qu'on aurait envie d'apprendre par coeur tant le style éblouit ! En effet, La Bruyère est un moraliste en décrivant les moeurs de son temps, mais sa réflexion critique s'accompagne de la séduction de son écriture. En voici un exemple vertigineux :

" Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme ; il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit ; et venant à mieux s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. s'il marche dans les places il se sent tout d'un coup rudement frapper à l'estomac, ou au visage ; il ne soupçonne point ce que ce peut-être jusqu'à ouvrant les yeux  et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette ou derrnière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse : il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la rencontre d'un prince sur son passage se reconnaître à peine, et n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe,  il appelle ses valets l'un après l'autre, on lui perd tout, on lui égare tout ; il demande ses gants qu'il a dans ses mains ; semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque, lorsqu'elle l'avait sur son visage."...

La Bruyère, Les caractères, "De l'homme", folio sagesse, 84 p.

Merci Folio pour ce partenariat.

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19 mars 2016

Palmyre, L'irremplacable trésor, Paul Veyne

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buste d'Aqmat, fin IIeme siècle

Paul Veyne, spécialiste de l'Antiquité gréco-romaine se fait "guide de tourisme dans le temps" pour nous emmener au II siècle à Palmyre, son apogée. Son livre témoigne, avec un cahier photographique en couleurs et des descriptions, de ce que fut " la splendeur de Palmyre qu'on ne plus désormais connaître qu'à travers les livres".

Tout en décrivant les monuments, dont le temps de Bêl, il nous dévoile les moeurs, le commerce, la religion, l'épopée de Zénobie, les rites funéraires de cette civilisation millénaire. Cet essai est extrêmement documentée, précis avec des notes de bas de pages, des sources, qui n'alourdissent pas la lecture car cet historien fait surtout l'éloge de la diversité culturelle de cette antique ville. Paul Veynes ne cesse de souligner la richesse des influences de cette ville syrienne qui s'allie harmonieusement avec leur propre culture aréméenne : "Les palmyréens sont donc des Araméens, mâtinés d'éléments arabes, qui ont persisté à parler araméen en famille comme tous les syriens mais aussi à l'écrire concurremment au grec, leurs riches mausolées familiaux ont souvent une inscription bilingue à leur porte, mais à l'intérieur l'épitaphe de chaque défunt n'est qu'en araméen ; la bilingue attestait l'intérêt que la famille portait au vaste monde".

Tout en étant un ouvrage érudit, Palmyre se lit facilement et agréablement. Quel cicerone ! Quelle étude passionnée ! Paul Veyne n'oublie pas de nommer les villes actuelles équivalent des cités antiques ou n'omet pas de donner des comparaisons avec les autres civilisations plus connues du lecteur, comme celle des Romains. Son livre est une belle manière de voyager dans la somptueuse Palmyre, de visiter les rues et de cheminer sur la route des caravaniers. Bel ouvrage de vulgarisation, Palmyre est un ouvrage achéologique mais aussi une ode à la liberté comme l'atteste ces deux citations que j'ai relevées dans la conclusion : " loin d'aboutir à l'universelle uniformité, tout patchwork culturel, avec sa diversité, ouvre la voix à l'inventivité" ( p. 139) et " oui, décidément, ne connaître, ne vouloir connaître qu'une seule culture, la sienne, c'est se condamner à vivre sous un éteignoir".

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temple de Baalchamîn, détruit par l'EI en 2015

Paul Veyne, Palmyre, Albin Michel, 141 p.

Palmyre, l'apogée d'un lieu sur France culture

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17 avril 2015

Apnée, Aurélia Frey et E. Landon

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 Je remercie Claudia (Blog Ma librairie ) pour m'avoir fait découvrir cet ouvrage. Vous pouvez vous inscrire sur son blog pour découvrir ce livre voyageur. Il est parti chez Aifelle.

1. Site Aurélia Frey

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source : Apnée, Aurélia Frey

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08 février 2015

De la mode : L'histoire du costume en Occident 1

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* billet de Niki

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30 septembre 2014

Le discours de la servitude volontaire, La Boétie

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"Il en est que le métier ingrat de courtisan use dans la servitude volontaire"

De la briéveté de la vie, Sénèque

Quel paradoxe ! Pourquoi accepter le joug d'un tyran ? Pourquoi le peuple "s'asservit" et "se coupe la gorge" ? Ce bref texte de La Boétie suscite d'autres questions que celles de son titre oxymorique. Et tout d'abord qui est cet auteur dont on sait peu de choses ? La date de publication est incertaine et le message est des plus ambigus : comme Le prince de Machiavel qui connut un destin peu ordinaire (" on se perd en conjecture sur le sens de sa démonstration", dit Spinoza)  - de la naissance du concept du machiavélisme à l'interprétation " du livre des Républicains" de Rousseau - Le discours de la servitude est tantôt perçu comme un livre écrit au service du roi contre les Protestants, tantôt comme un discours contre le roi et défendant les parlementaires, ou tantôt comme un texte en faveur des Protestants... A-t-il été écrit contre les répressions de la Gabelle de 1548 ? Est-il un jeu rhétorique ou un pamphlet politique ? Huit versions de ce texte existent, qui ne cessent d'être réactualisés, brandis par les révolutionnaires de 1789 ou par les réplublicains en 1851...

" D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n'y voy. Qu'un sans plus soit le maître, et qu'un seul soit le roi". La dénonciation du pouvoir est étonnamment moderne pour l'époque car elle s'affranchit de toutes allusions religieuses. Ce discours reflète l'appartenance au mouvement de l'humanisme de son auteur, avec la valorisation de l'amitié ( " L'amitié est un nom sacré") qui est synonyme d'égalité et de connaissance mutuelle, de savoirs partagés mais est aussi visible dans le recours aux exemples puisés dans l'histoire antique. Non seulement La Boétie contredit les idées d'Aristote, mais il ne fait pas de son discours un miroir du prince. Il analyse les moyens dont disposent le tyran pour maintenir sa domination : coutume, divertissement, religion et soutien des favoris. On peut donc y lire une corruption de l'ensemble de la société, annonçant le pessimiste de la fin du XVIeme siècle, déchirée par les Guerres civiles, une dégradation des idéaux de l'humanisme.

Si l'on considère ce discours comme l'exercice d'un rhéteur, on ne peut qu'admirer la prose de ce texte qui révèle une véritable éloquence : période cicéronienne, questions oratoires, accumulations, métaphores, parallélismes. En voici un bel exemple ( p. 85) : "Pour ce coup je ne voudrois rien entendre comm'il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelque fois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent ; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon tant qu'ils ont vouloir de l'endurer ; qui ne sçauroit leur faire mal aucun, sinon lors qu'ils aiment mieulx le souffrir que lui contredire." Quel que soit l'idéologie portée par ce texte, sans cesse réactualisée, il incite à la réflexion et force l'admiration par sa magnifique rhétorique...

La Boétie, De la servitude volontaire, Tel Gallimard.

Lecture commune avec Margotte, Claudia, Océane.

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12 mai 2014

Les Monuments men, Edsel

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 Forfuitement, j'ai écouté une émission sur France culture " question d'éthique" ( par Monique Canto-Sperber) intitulée "Les oeuvres d'arts volés par les nazis : les enjeux moraux des restitutions" avec Elizabeth Royer, marchance d'art et historienne, alors que je lisais Monuments men. Cette écoute m'a permis d'avoir un regard critique sur ma lecture. J'avais d'ailleurs vu un documentaire sur "Gurlitt et le trésor nazi" mais qui n'apportait pas vraiment de faits nouveaux.

Monuments men relate la genèse, la biographie et les actions de ce groupe d'hommes envoyés pour protéger les oeuvres d'art pillées pendant la Seconde Guerre Mondiale et les monuments bombardés lors des combats. Qui sont-ils ? Quels étaient leurs moyens ? En quoi consistaient leurs actions ? En s'appuyant sur des essais, sur des biographies,sur  des lettres envoyées par ces hommes tels que Georges Stout, Rose Valland, Romirer... et sur des archives reproduites à la fin de chaque chapitre, Edsel reconstruit la trajectoire de ces hommes qui se vouaient à l'art. Comme les Monuments men n'oeuvraient pas à chaque instant au sauvetage des oeuvres art, on les voit aussi participer au combat. Très clairement, il souligne la difficulté de cette entreprise: " Aucune ville n'a mieux que Saint-Lô illustré la complexité de la mission des Monuments men censés trouver le juste milieu entre la protection du patrimoine et la réalisation des objectifs militaires" (p. 128). Par exemple, Romirer a essayé d'empêcher que le jardin des Tuileries soit saccagé par les camions, les chars de l'armée présents lors de la libération de Paris. De manière factuelle, Edsel resitue leurs actions dans la guerre, décrivant le débarquement en Normandie, la libération de Paris, l'invasion de l'Allemagne et la découverte des camps de la mort.

Cet essai restitue de manière très fouillée le destin de ces hommes. C'est clairement un éloge de leur travail, qui longtemps n'a pas été reconnu : il soulige leur courage, luttant sans cesse contre les décisions militaires, le manque de moyen, l'incompréhension des soldats devant leur mission et leur rôle capitale dans la découverte de la mine de Altausee. L'auteur souligne d'ailleurs que l'oubli de leur rôle n'a pas permis de renouveler la création de la MFAA lors de guerres suivantes ( comme en Irak).

L'art pourrait être considéré comme mineur quand des vies de soldats sont en jeu : pourtant, il a un autre enjeu comme le montre les paroles de ce jeune Monument man Harry Ettlinger , juif allemand ayant fui son pays : " Je n'ai pris vraiment conscience de ce que signifiait l'Holocauste, qu'en me rendant compte que les Nazis avaient privé les juifs non seulement de la vie ( au fond, je ne l'ai saisi que bien plus tard) mais aussi de leurs biens personnels [...] Neusschwanstein m'a ouvert les yeux sur cet épisode de l'histoire qu'il ne faut surtout pas laisser sombrer dans l'oubli" ( p. 510). Bien que Edsel n'idéalise pas le comportement de tous, il évoque notamment le pillage des Russes ( "Aux troupes soviétiques [...], se joignaient des officiers des brigades financières dont la mission consistait à s'emparer des richesses de l'ennemi [...] pour racheter les souffrances de son peuple" (p. 393), du peuple Allemand, et des Américains, dans le dernier chapitre " L'après-guerre", il s'attache à chaque Monument man pour décrire leur destin, tout en laissant un peu de côté le fait que beaucoup d'oeuvres n'ont pas été restituées, ni retrouvées... Cet ouvrage, très richement documenté sur l'histoire de cette période ( même si l'auteur a romancé certains dialogues comme l'indique dans la présentation de l'ouvrage, et effectivement, il n'hésite pas à créer du suspens autour des révélations de Rose Vallant), découpés en brefs chapitres facilitant la lecture, permet de faire la lumière sur un sujet peu abordé mais passionnant et qui soulève bien des problèmes éthiques...

Robert M. Edsel, avec Bret Witter, Monuments men, A la recherche du plus grand trésor nazi, folio, 598 p.

Partenariat folio, Merci Lise.

Participation au challenge mélange des genres de Miss Léo, ( catégorie essai, mon bilan)

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13 avril 2014

Bourdieu, La domination masculine

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La question des genres a fait son entrée fracassante dans les programmes d'histoire des lycéens en 2013. Elle a suscité une bien vive polémique en raison peut-être des amalgames faits autour de cette notion. Le sociologue Bourdieu, dans La domination masculine, analyse ce terme en tant qu'outil sociologique. S'appuyant, dans une première partie, sur une étude de la société Kabyle, de ses moeurs et de son langage révélateur, il démontre comment les sociétés méditerranéennes sont androcentriques. C'est l'école, l'Eglise ou l'Etat qui sont le lieu d'une élaboration et d'une imposition des principes de domination masculine. Par ailleurs, il parle de " violence symbolique" faites aux femmes et aux minorités car elle est invisible même pour ses victimes. Par exemple, au Nigéria, le " dénigrement intériorisé de tout ce qui est indigène" ont amené leurs habitants à parler anglais. En outre, il constate que l'homme est prisonnier de sa représentation et que c'est un long travail de socialisation qui l'amène à vouloir dominer les autres : "le propre des dominants est d'être en mesure de faire reconnaître leur manière d'être particulière comme universelle".

Si l'on remonte dans le cours de l'Histoire, on verrait que la reproduction de la domination masculine se fait de manière inconsciente : la monarchie de droit divin ou la " propagande iconographique" justifie une hiérarchie où la femme est exclue. En s'appuyant sur la notion de plafond de verre ou de " l'être perçue" ( la femme utilise la séduction comme arme car cela recouvre une image attendue de la collectivité. Un exemple, choisi par Bourdieu, est le choix du prénom des filles en Amérique qui est souvent français pour des raisons de séduction alors que les prénoms masculins sont souvent des prénoms choisis dans l'histoire du pays), il montre comment l'écart se maintient malgré des mutations sociales en faveur de la condition féminine. Ces changements visibles, selon lui, comme l'indépendance financière, l'apparition de nouveau type de famille, masque la permanence des structures. En s'appuyant sur des exemples précis et concrets, sans jargon excessif et de facto tout à fait accessible, Bourdieu définit la notion genre comme un outil d'analyse pour réfléchir sur les rapports des hommes et des femmes et de leur place dans la société, qui sont déterminés par l'histoire.

La domination masculine, Boudieu, Points essais, 158 p.

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Le film commence sur un gros plan, le gros plan du visage de Laure. Visage ambigue aux cheveux courts. Enfant déracinée, qui a connu de nombreux déménagements, Laure cherche ses repères dans sa nouvelle ville. Lorsque Lisa la prend pour un garçon, elle ne cherche pas à la détromper car cela lui permet de s'intégrer plus facilement à un groupe de garçons. Les images de l'enfance, de ses jeux, de son insouciance ou de ses inquiétudes sont filmés très subtilement. On perçoit nettement une différence entre les jeux turbulents des garçons, habitués à se battre tandis que la petite soeur Jeanne reste sagement à la maison, jouant à la poupée. Les stéréotypes semblent à l'oeuvre dès l'enfance. Mais me semble-t-il, Tomboy aborde moins la question des sexes que celle de la différence. C'est aussi un très beau film sur l'intégration de l'autre et sur l'innocence : comment Laure va-t-elle surmonter les problèmes liés à son mensonge ?

Le sujet du film a provoqué de nombreuses polémiques ( pétition "Non à la diffusion du film Tomboy dans les écoles !" en 2012) comme la récente pétition de civitas qui voulait empêcher la diffusion de ce film sur arte pour cause de "propagrande pour l'idéologie des genres". Vous pouvez lire l'article très justement ironique de Télérama.

Tomboy,Céline Sciamma, 2011 avec Zoé Héran.

Participation au challenge Le mélange des genres de Miss Léo, (catégorie essais, mon bilan ici)

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09 mars 2014

Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem

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Il est impossible de résumer une oeuvre aussi dense et une pensée aussi complexe que celle de cette philosophe. Cependant, voici quelques aspects que j'ai retenus de ma lecture de ce livre indispensable aussi bien d'un point de vue humain que philosophique. Lorsque l'enlèvement d'Eichmann - responsable "des affaires juives et de l'évacuation" sous le troisième Reich - à Buenos Aires est annoncée, H. Arendt demande à The New Yorker de couvrir le sujet. Elle commence par décrire les juges, la Cour, les témoins... non pour en faire un simple compte-rendu mais une analyse du procès. Elle observe notamment de nombreuses irrégularités dans le procès et s'interroge sur la légitimité de ce tribunal qui a été formé à Jerusalem car, pour elle, le plus grand crime d'Eichmann est un "crime contre l'humanité", faisant par-là une distinction avec le "crime contre le peuple juif".

Elle analyse donc les arguments de la défense et de l'accusation d'un point de vue juridique. Commençons par les reproches qu'elle adresse à ce tribunal : tout d'abord, elle évoque le fait que les " tableaux", c'est-à-dire l'évocation de l'histoire des témoins, l'arrière plan historique interfèrent inutilement avec le procès. Les témoins n'ont pas de rapport direct avec Eichmann. Même si H. Arrendt nie faire de l'histoire, elle est amenée, à cause de la carrière d'Eichmann dans le parti SS, à évoquer des déportations du Reich, de l'Europe orientale, de l'Europe orientale d'une manière précise et documentée, en s'appuyant sur des sources historiques qui sont récapitulées dans le post-criptum.

D'autres analyses montrent comment Eichmann est devenu un bouc émissaire : on l'accusait d'avoir été à l'origine de l'organisation de la "solution finale", au point d'influencer Hitler. Ainsi constate-t-elle qu'on lui attribue des fonctions et un pouvoir qui n'étaient pas les siens. A contrario, elle remarque que Eichmann ne parle qu'à travers le langage du Reich, un langage plein de clichés. Dans le post-criptum, elle cite des sources mais elle revient aussi sur la définition de la banalité du mal ( p. 440), une notion cloturant son chapitre intitulé " Jugement, l'appel et l'exécution" et qui allait créer une polémique souvent par des gens qui n'avaient pas même lu le livre : Qu'on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point dénué de pensée, que cela puisse faire plus de mal que tous les mauvais instincts réunis qui sont peut-être inhérents à l'homme - telle était la leçon qu'on pouvait apprendre à Jérusalem" et elle souligne " l'étrange lien entre l'absence de pensée et le mal"( p. 495). Alors qu'on reproche à A. Arrendt d'avoir défendu Eichmann, il semblerait plutôt qu'elle ait justement mis à l'épreuve la faculté de penser propre à chaque humain au lieu de suivre aveuglément les jugements rendus. En outre, l'ironie qui ne sied pas, selon certains à ce type d'ouvrage et de circonstance, est aussi une forme d'insoumission, me semble-t-il, à une pensée toute faite...

Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem, Folio histoire, 512 p.

Billet de Nathalie ( la vie page à page) .Participation au challenge de Miss Léo, présentation ici.

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09 mai 2013

Prenez la parole en public, La méthode pratique de Julien Combey

"Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément" disait Boileau dans son Art poétique.

Et Julien Combey met en pratique cette sentence classique pour nous guider dans l'apprentissage de la prise de parole orale : Comment dominer son angoisse ? Comment parler en public sans ennuyer son auditoire ? Quels gestes effectuer lors d'un dicours ? Quels mots employer ? Autant de questions auxquelles J. Combey répond : en dix chapitres, ponctués d’exercices concrets, J. Combey explique clairement comment éviter les écueils. Que ce soit des détails concrets comme les vêtements ou les déplacements, ou que ce soit des questions de vocabulaire ou de respirations, on nous propose plusieurs  exercices pour s'exprimer dans différentes occasions comme une réunion ou un examen.

L'intérêt de cette méthode est d'insister sur la pratique et de prendre en compte les conditions d'écoute ( les exercices peuvent être pratiqués n'importe où, dans une voiture, avant un discours...). Même si les exercices pratiques n'ont rien de révolutionnaires, on écoute avec plaisir et intérêt un programme d'entraînement rapide qui permet de s'exercer avec efficacité. Cet audiolib allie conseils théoriques et méthodes, de manière claire et agréable. Une très bonne méthode à écouter si vous avez besoin de développer vos talents d'orateur !

Prenez la parole en public, La méthode pratique audio en une heure par Julien Combey

Merci audiolib pour ce partenariat. Vous pouvez écouter un extrait sur cette page du site audiolib.

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21 février 2013

V. Woolf, Elles

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Elles rassemblent articles sur des femmes d'époque et de conditions différentes comme Dorothy Osborne, Mary Wollstonecraft, Sara Coleridge... Même lorsqu'on ne connaît pas ces femmes - intentionnellement peut-être puisque V. Woolf semble vouloir porter la lumière sur des femmes méconnues de leur vivant - , V. Woolf nous en dresse un portrait si vivant qu'on ne peut s'empêcher d'y prendre intérêt. Qu'est-ce qui en fait donc l'intérêt quand on méconnaît le nom même de la personnage dont V. Woolf nous parle ? C'est évidemment son écriture et sa finesse d'analyse  : lorsqu'elle analyse les lettres de Mme de Sévigné, je trouve son portrait absolument réussi : elle saisit la marquise dans son siècle mais aussi comprend tout à fait sa langue. Sans jargon littéraire - pas besoin de vocables comme "métalangage", " expolition", elle saisit la quintessence de ce qui fait la beauté des lettres de Mme de Sévigné : "Les livres sont pour elle une demeure naturelle, de sorte que Flavius Josèphe ou Pascal ou les romans absurdement longs de l'époque, elle ne les lit pas, elle les intègre à son esprit". Et effectivement, l’épistolaire savait mieux que quiconque user de citations, pasticher des maximes qu'elle attribue malicieusement à La Rochefoucault. Mais ce ne sont pas seulement les lettres qu'elle évoque mais aussi sa vie aux Rochers, tout ce qui faisait l'intérêt de sa vie comme sa fille etc...

Si je n'ai pas pu me rendre compte de la justesse de ses remarques sur le travail d'écriture des autres femmes portraiturées que je connaissais moins, V. Woolf raconte si bien leur biographie qu'on se croirait dans un roman : comment fait-elle pour nous parler des romans de Géraldine Jewbury ? C'est à travers sa relation épistolaire puis de voisinage avec Mme Carlyle qu'on voit se dessiner sous nos yeux le "personnage". Car, oui, on se croirait vraiment dans un roman, on s'interroge sur l'évolution des relations entre la bienséante Mme Carlyle et l'impétueuse Géraldine : et c'est ce qui semble intéresser V. Woolf, les sentiments, les pensées, les relations de ces deux femmes, leur inscription dans leur siècle... surtout que les romans que Géraldine a écrit ne semble pas mémorable : " on tourne les pages des trois petits volumes jaunâtres, on se demande ce qu'on a pu y voir qui fût susceptible d'être approuvé ou désapprouvé, quel spasme d'indignation ou d'admiration s'est exprimé en marge de tel trait de crayon [...] Un chapitre après l'autre glisse aimablement, s'écoule avec fluidité".  L'auteur de Mrs Dalloway tire de l'ombre ces femmes oubliées mais qui reste inoubliable sous sa vivante plume.

V. Woolf, Elles, rivages poche, 155 p.

Lu aussi par Fleur. Particiation au Challenge V. Woolf organisé par Lou

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