Honoré

C'est après avoir écrit un livre féministe et tout en découvrant les comptes balzaciens, les maisons où il a habité, ses romans, ses biographies que Titiou Lecoq décide d'écrire une biographie de Balzac. Le titre, "Honoré et moi" peut laisser supposer une large présence de la romancière : en fait, elle parle assez peu d'elle-même mais intervient effectivement dans le récit pour remettre en cause avec humour certains clichés (notamment les rapports de l'auteur et de sa mère) et mettre en valeur d'autres éléments qui l'intéressent comme la place de l'argent dans la vie de Balzac parce qu'elle a trouvé et lu les comptes financiers de l'auteur comme un roman à suspense.

On associe rarement "forçat de l'écriture", ce "travailleur puissant et jamais fatigué" (Hugo) aux problèmes pécuniers : comme le rappelle l'essayiste, "en littérature, on aime peu parler d'argent, et encore moins présenter un grand auteur comme quelqu'un qui voulait s'enrichir". Voici donc un extrait significatif : " Chez Balzac, si les passions humaines sont toujours là, on sait au centime près combien coûte l'amour d'un père pour ses filles. Théophile Gautier ( que je vais longuement citer parce que l'aime) : Jusqu'alors le roman s'était borné à la peinture d'une passion unique, l'amour, mais l'amour dans une sphère idéale en dehors des nécessités et des misères de la vie. [...] Dans La peau de chagrin, il eut le courage de représenter un amant inquiet non seulement de savoir s'il a touché le coeur de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer le fiacre dans lequel il la reconduit. Cette audace est peut-être l'une des plus grandes qu'on se soit permise en littérature, et seule elle suffirait à immortaliser Balzac.[...]" (p. 71) et l'auteure d'ajouter : "Ces angoisses-là existent toujours. La société de consommation a quelque chose de diabolique en ce qu'elle repose sur une foison de produits désirables à acquérir et qui laissent en permanence une sensation d'inachèvement [...]. Mais Balzac va plus loin. Ce qu'il raconte, ce n'est pas simplement l'argent, comme dans un roman picaresque où le héros se débat ave les galères de thune. Il ne s'arrête pas au prix d'une paire de gants. Il se sert du systèmes financier comme d'un élément romanesque. Il raconte l'argent virtuel, le système de crédit, de la spéculation, ce qui rend certains passages de ses oeuvres difficiles d'accès pour les initiés, ainsi dans des spéculations du banquier Nucingen dans La maison Nucingen, ou des magouilles du père Grandet dans Eugénie Grandet"(p. 72).

12060877_honore-de-balzac-with-a-cane-probably-drawn-for-the-bookD'emblée, on est happé par cette biographie dépoussiérée dans son langage et dans l'approche des textes et des événements de la vie de l'auteur de La Comédie humaine. Mais si la vie de Balzac ressemble autant à un roman, c'est qu'il s'est beaucoup inspiré de ses déboires pour écrire ses histoires et il a d'ailleurs créé des  personnages inspirant ses jeunes contemporains.

Donc on tourne les pages sans s'en apercevoir : la mère de Balzac aurait été une femme sans coeur ? Balzac aurait été poursuivi par des créanciers injustement ? Est-il toujours moderne ? Ses romans peuvent-ils intéresser le public du XXIeme siècle ? T. Lecoq aborde aussi bien sa vie privée (ses amours avec les différentes comtesses) que sa vie publique. Son caractère naïf et crédule, voire extravagant est le plus étonnant, même si on peut trouver ces anecdotes dans d'autres biographies : "A Vienne, il rencontre un baron spécialiste de l'Orient qui lui fait un cadeau, une espèce de talisman monté en bague, avec une inscription sibylline. Il l'appelle le "bédouck". Le baron lui dit mystérieusement : "Un jour vous connaîtrez l'importance du petit cadeau que je vous fais". Et là, allez savoir pourquoi si ce n'est grâce à la formidable puissance d'imagination de Honoré, il se convainc que cette bague est un bijou ayant appartenu au prophète Mahomet, puis au Grand Mogol, et qu'elle a bien sûr un pouvoir magique protégeant son propriétaire. Parfait. Honoré n'a donc plus à s'inquiéter de ses dettes et soucis divers, le bédouck lui portera chance dans toutes ses entreprises - au pire du pire, il pourra toujours le revendre une fortune" (p. 181)

Achille_Devéria_Balzac_jeune_lavisC'est certain, ce n'est pas une vie racontée de manière exhaustive - excepté pour la décoration, les lieux habités par l'inventeur du retour des personnages et ses faramineux projets pour gagner de l'argent (mais sous la plume de T. Lecoq, même les détails des factures sont rendus passionnants !). Elle le dit souvent, Titiou Lecoq est complètement fascinée par la dette colossale que creuse l'artiste lui-même en dépit du bon sens - mais elle apporte un regard neuf non dénué d'intérêt ni d'humour...

Illustration d'Honoré et moi, Balzac d'Achille Dévéria

Et voici une dernière citation qui conclut cette biographie et ce billet : " En réalité, il n'y a, bien sûr, pas de morale à chercher dans une vie. Honoré aura été fidèle jusqu'au bout à ce qu'il écrivait dans une lettre : " Je fais partie de cette opposition qui s'appelle la vie." Balzac a fait ce qu'il voulait de sa vie, en dépit de toutes les restrictions que la société a tenté de lui imposer. Il n'a sans doute pas été très heureux, mais il a choisi d'être libre" (p.294). Une biographie à lire passionnante et vivante comme un roman !

Lecoq Titiou, Honoré et moi, L'iconoclate, Alençon, septembre 2019, 295 p.

LC Balzac avec Claudia. Prochaine LC le 20 mai 2021 avec "Une fausse maîtresse".

Sur le web : billet de A girl from earth, Keisha...