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 Au XIXeme siècle, les reportages de Nellie Bly marque la naissance du journalisme dit "infiltré" et préfigure les luttes pour l'émancipation des droits des femmes. Dans deux articles " Dans La peau d'une domestique" et "Nellie Bly, esclave moderne", elle décrit comment les femmes sont exploitées dans des emplois sous-payés en cherchant du travail sans qualification.

Dans la lignée de cette femme d'exception, Florence Aubenas qui travaille actuellement comme journaliste pour Le Monde, décide de louer une chambre et de chercher du travail à pôle emploi à Caen pour répondre à une question : qu'est-ce que "la crise" qui est dans toutes les bouches. Pendant 6 mois, elle s'inscrit au chômage et déclare n'avoir comme seul diplôme que le baccalauréat. Assez rapidement, elle va trouver des emplois de femmes de ménages. Quelques heures par-ci, quelques heures par-là. La journaliste mène son reportage en croquant des portraits pris sur le vif, en évitant tout sentimentalisme ou commentaire.

Au début, le ton paraît moqueur ou condescendant mais assez rapidement, elle se contente de noter les heures effectuées, de dresser des portraits, de dérouler les actions de ses journées. Les paroles sont rapportées entre guillemets, les actions racontées sans effusion. A de rares moments, elle se permet de donner son ressenti mais nulle besoin de beaucoup développer ses sentiments : les faits sont suffisants pour comprendre la dénonciation de la précarité qui touche notamment les femmes, du mépris dont elles font l'objet, de la dureté des conditions de travail : " Je reconduis Marilou en voiture, pour fêter notre nouvel attelage. Elle a déjà deux boulots, dans le ménage, en CDD, et elle précise : " "Bien sûr"" (p. 82) et " Je rentre de mon remplacement du matin. Il est 8 heures, il traîne dans le ciel un reste de nuit. Il me semble avoir déjà une journée dans les jambes, alors que je n'ai travaillé que deux heures. Je me suis mise à calculer mes heures de travail. Je reviens du ferry à 23h30, je me lève à 4h30, pour le premier ménage. Dormir est devenu une obsession" (p. 173).

L'administration n'est pas épargnée : les rouages de pôle emploi sont décrits, soulignant toutes les absurdités de ce système. Sur un rythme vif, au présent, et avec de nombreux dialogues, elle témoigne du quotidien pénible des précaires, au plus près de la réalité. Un reportage à découvrir.

Aubenas Florence, Le quai de Ouistreham, reportage, Point, France, septembre 2011, 238 p.