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photo collection de l'auteur

On retrouve le style autobiographique d'Annie Ernaux dans Mémoire de fille. Comme si La place était une oeuvre matricielle, les thèmes de la honte, de la place sociale et une réflexion sur l'écriture sont à nouveau présents dans cet écrit : doit-elle écrire à la première personne ou doit-elle dire "elle" pour ce "je" de l'année 58 qu'elle n'est plus ("Dans ces conditions, dois-je fondre la fille de 58 et la femme de 2014 en un "je" ?" "p. 23 )? Pourquoi écrire ? L'auteur délivre aussi la genèse de son récit : " Est- ce que je n'ai pas voulu, obscurément, déplier ce moment de ma vie afin d'expérimenter les limites de l'écriture, pousser à bout le colletage avec le réel [...], m'acharner à dénoncer une imposture".

Annie Ernaux tente donc de dire le réel, les expériences sexuelles, l'année de ses 17 ans ( elle cite des lettres, décrit des photographies, elle se rend sur les divers lieux cités...) mais l'art (et les livres) est capitale dans la compréhension de ce réel, comme elle l'écrit dans une lettre envoyée à une amie en 1961 : " Je me cloître, trouvant le repos pascalien dans ma chambre. Mes meilleurs moments sont ceux où, vers 5 heures, je regarde derrrière une vitre le soleil se coucher. Le froid pétrifie tout au-dehors et je viens de travailler 4 heures de rang. La sombre bibliothèque municipale me convient aussi [...] il y a ce mot de Nietzche que je trouve si beau : Nous avons l'Art pour ne point mourir de vérité" (p. 161)

Lisons-nous donc un livre similaire aux précédents ? Le titre Mémoire d'une fille semble entrer en résonnance avec Les mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, figure littéraire convoquée à plusieurs reprises. A. Ernaux a mis au coeur de cette oeuvre, non pas la figure paternelle comme dans La place ou sa mère comme dans Une femme mais la sexualité de la femme et son destin, notamment les choix d'une vie. Sans lyrisme, sans provocation et sans affectation, elle décrit la condition féminine dans les années 58.

La lecture du deuxième sexe de Simone de Beauvoir lui apporte un modèle et des réponses. Elle qui évoque tant ses études, qui ont creusé un écart avec sa famille, elle aborde enfin la place des livres dans la construction de son identité : la lecture lui fournit des concepts pour comprendre l'expérience amoureuse qu'elle a vécu avec un homme et un exemple de modèle féminin. Ce livre qui rend discrètement hommage à l'auteur de la Force de l'âge sort à point nommé dans la collection folio poche, au moment où cette dernière va entrer dans la collection de la Pléiade, véritable consécration.

Annie Ernaux, Mémoire de fille, folio, 165 p.

Autres récrits de l'auteur : La place, la honte, une femme, Regarde les lumières mon amour

Billet de Lilly. Merci Folio pour ce partenariat