30 mars 2014

Elizabeth George, Le lieu du crime/ Le cortège de la mort : ISSN 2607-0006

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Le lieu du crime est l'une des enquêtes menées par Thomas Linley, aristocrate, paraissant incongru dans le milieu policier. Il est chargé par son supérieur d'enquêter sur la mort d'une jeune femme Joy Sinclair qui souhaitait mettre sur pied une pièce qui devait révéler les terribles secrets familiaux des Stinhurst. C'est d'ailleurs un milieu aristocratique, le grand manoir écossais de Westerbrae qui va servir de décor au crime et où Thomas va retrouver le producteur, le comte de Stinhurst.

Ce qui pourrait apparaître comme une énième enquête sur le modèle des whodunits - chambre du crime close de l'intérieur, une douzaine de suspects, de nombreux mobiles... - est rendue plus complexe par la présence d'Hélène Clyde dont est amoureux Linley, développant ainsi une intrigue qui repose en grande partie sur la personnalité de T. Linley, l'aristocratie et ses secrets de famille, thématique très victorienne.  Quelques références à l'histoire et au théâtre agrémentent cette enquête bien ficelée mais pas des plus originales.

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" Véritable forêt vierge, avec de lugubres statues funéraires recouvertes de lierre, des arbres tombés au sol faisant des forteresses et des cachettes idéales, des pierres tombales écroulées et des monuments en ruine... On aurait dit un décor de roman fantastique, jusqu'aux arbres noueux présentant à hauteur d'épaule d'énormes médaillons sculptés  en forme de lune d'étoiles ou de visage sarcastiques" ( p. 140) : à l'image de ce cimetière où est retrouvée morte Jemina Hasting, Le cortège de la mort est construit sur une profusion d'intrigues secondaires qui s'enchevêtrent et qui finissent par toutes se rejoindre. On ne peut qu'admirer l'habilité de la romancière pour nouer tous ces fils épars. Qui est l'assassin et quel est son mobile ? Questions somme toute classique mais la narration l'est beaucoup moins. Dans l'intrigue policière s'intercale des extraits d'un rapport de Psychopathologie, culpabilité et innocence dans l'affaire John Dresser. Ce rapport raconte le meurtre d'un très jeune enfant commis par trois jeunes de milieux défavorisés et soulève de nombreuses questions sur le système judiciaire. Coupant sans cesse la progression de l'enquête, on ne comprend que tardivement son rôle dans celle-ci.

Mais revenons à Jemina : qui l'a tuée ? Est-ce que ce sont ses collocataires de la pension de Bella Mc Haggis ? Est-ce un fou qui se prend pour son ange gardien ou Gordon son ex-ami ? C'est Isabelle Ardery qui mène l'enquête, aidée de ses fioles d'alcool et de Thomas Linley. On retrouve aussi ses équipiers comme Barbara Havers, les Saint-James...

Cependant, on ne retrouve pas l'opposition des classes sociales comme dans Le Lieu du crime, mais une réflexion sur la place de la femme dans la société : Isabelle sait qu'elle va devoir s'imposer dans un milieu masculin. Elle doit aussi faire face à des remarques sexistes d'un collègue... Mais le ton n'est pas toujours grave et les déboires vestimentaires de B. Harvers amènent beaucoup de légéreté. Et comme si le roman n'était pas assez touffu avec son cortège de suspects et de personnages, l'intrigue se déroule dans deux lieux différents nous permettant de découvrir le métier de chaumier et les espaces verts du Hampshire... Finalement, cette enquête se révèle passionnante, haletante et tortueuse.

Elizabeth George, Le lieu du crime, Pocket, 478 p.

Elizabeth George, Le cortège de la mort, Pocket, 1015 p.

Challenge mélange des genres de miss Léo et challenge myself de Romanza

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19 mars 2014

Ohl, Charles Dickens

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"Dire que la popularité de Dickens fut immense est un euphémisme. De son vivant déjà, tout bourgeois rondouillard portant bésicles avait de fortes chances de se faire appeler Pickwick. Le mot "gamp", du nom de l'un de ses personnages, était synonyme de "parapluie". Tout le monde lisait Dickens : la reine, le peuple, la gentry, les mineurs de Cornouailles, toute l'Angleterre en somme, mais aussi les Français, les Américains, les Allemands, les Russes". Dans son avant-propos Jean-Pierre Ohl montre à quel point l'auteur des grandes espérances est populaire en Angleterre, véritable légende dont les personnages semblent côtoyer chaque anglais. Mais cette biographie n'est pas une apologie : l'auteur dévoile une personnalité "complexe, " pétrie de contradictions encombrantes" et "patriarche incommode".

Tout en suivant la constitution de l'oeuvre titanesque de Dikens d'une manière chronologique, Ohl met en parallèle les fictions écrites par Dickens, dont il cite de larges extraits et sa vie hautement romanesque. Par exemple, dans Oliver Twist, la scène du gruau dénonce une réalité sordide contre laquelle se battra Dickens : les workhouses de l'époque font vivre les pensionnaires dans un état déplorable. Les école du Yorkshire font scandale et inspirera les premières pages de Nicolas Nickeby. Le biographe souligne le lien étrange qu'entretient Dickens et ses oeuvres, lien viscéral, qui pourrait être illustré par le tableau Dickens dream de Buss. Il joue le rôle de Wardour, dans une pièce adaptée de Glacial abîme écrit avec Collins, personnage trouble auquel il s'identifie complètement. Et que dire du mystère d'Edwin Drood ? Il continue à fasciner nombres d'auteurs, à tel point qu'il existe des "Writter on Edwin drood" !

Les meurtres et la souffrance sont omniprésents dans l'oeuvre dickensienne mais ils côtoient le comique et la caricature, proche d'un rire grinçant, très moderne selon Ohl. Evidemment dans cette biographie sont décrits les événements majeurs de la vie de Dickens, de son enfance malheureuse à sa fabuleuse popularité, en passant par son voyage en Amérique, ses séances d'hypnose sur une femme rencontrée en Italie. Paradoxalement, Dickens qui incarne l'auteur victorien par excellence semble avoir beaucoup souffert dans cette société rigide que ce soit à cause de son travail pendant l'enfance - traumatisme indélébile - ou son désir de sortir de l'ordre : " toute folie que vous proposez trouvera en moi un écho tout aussi insensé" ( Lettre à Collins). Cette biographie très documentée, qui s'appuie sur celles de P. Accroyd ou de F. Kaplan, fait une très belle place à l'oeuvre géniale de Dickens. Et on aurait bien envie de déclarer comme ce fervent admirateur de Dickens que cite J. Green, que toute personne n'aimant pas les romans dickensiens est "sérieusement dérangée" ( p. 186) !

Jean-Pierre Ohl, Dickens, folio,277 p. billet de titine.

Challenge mélange des genres de Miss Léo.

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09 mars 2014

Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem : ISSN 2607-0006

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Il est impossible de résumer une oeuvre aussi dense et une pensée aussi complexe que celle de cette philosophe. Cependant, voici quelques aspects que j'ai retenus de ma lecture de ce livre indispensable aussi bien d'un point de vue humain que philosophique. Lorsque l'enlèvement d'Eichmann - responsable "des affaires juives et de l'évacuation" sous le troisième Reich - à Buenos Aires est annoncée, H. Arendt demande à The New Yorker de couvrir le sujet. Elle commence par décrire les juges, la Cour, les témoins... non pour en faire un simple compte-rendu mais une analyse du procès. Elle observe notamment de nombreuses irrégularités dans le procès et s'interroge sur la légitimité de ce tribunal qui a été formé à Jerusalem car, pour elle, le plus grand crime d'Eichmann est un "crime contre l'humanité", faisant par-là une distinction avec le "crime contre le peuple juif".

Elle analyse donc les arguments de la défense et de l'accusation d'un point de vue juridique. Commençons par les reproches qu'elle adresse à ce tribunal : tout d'abord, elle évoque le fait que les " tableaux", c'est-à-dire l'évocation de l'histoire des témoins, l'arrière plan historique interfèrent inutilement avec le procès. Les témoins n'ont pas de rapport direct avec Eichmann. Même si H. Arrendt nie faire de l'histoire, elle est amenée, à cause de la carrière d'Eichmann dans le parti SS, à évoquer des déportations du Reich, de l'Europe orientale, de l'Europe orientale d'une manière précise et documentée, en s'appuyant sur des sources historiques qui sont récapitulées dans le post-criptum.

D'autres analyses montrent comment Eichmann est devenu un bouc émissaire : on l'accusait d'avoir été à l'origine de l'organisation de la "solution finale", au point d'influencer Hitler. Ainsi constate-t-elle qu'on lui attribue des fonctions et un pouvoir qui n'étaient pas les siens. A contrario, elle remarque que Eichmann ne parle qu'à travers le langage du Reich, un langage plein de clichés. Dans le post-criptum, elle cite des sources mais elle revient aussi sur la définition de la banalité du mal ( p. 440), une notion cloturant son chapitre intitulé " Jugement, l'appel et l'exécution" et qui allait créer une polémique souvent par des gens qui n'avaient pas même lu le livre : Qu'on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point dénué de pensée, que cela puisse faire plus de mal que tous les mauvais instincts réunis qui sont peut-être inhérents à l'homme - telle était la leçon qu'on pouvait apprendre à Jérusalem" et elle souligne " l'étrange lien entre l'absence de pensée et le mal"( p. 495). Alors qu'on reproche à A. Arrendt d'avoir défendu Eichmann, il semblerait plutôt qu'elle ait justement mis à l'épreuve la faculté de penser propre à chaque humain au lieu de suivre aveuglément les jugements rendus. En outre, l'ironie qui ne sied pas, selon certains à ce type d'ouvrage et de circonstance, est aussi une forme d'insoumission, me semble-t-il, à une pensée toute faite...

Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem, Folio histoire, 512 p.

Billet de Nathalie ( la vie page à page) .Participation au challenge de Miss Léo, présentation ici.

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Le challenge, " Le mélange des genres" : ISSN 2607-0006

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Miss Léo propose un challenge " Le mélange des genres" - qu'elle présente ici - débutant le 24/02 et se poursuivant au 1er mars 2016. Que faire pour réussir ? Voici le principe : il s'agit de lire des ouvrages appartenant aux quatorze catégories ou genres littéraires figurant dans la liste si-dessous.

- Classique français

- classique étranger : A l'ouest rien de nouveau, Après de Remarque.

- essai : Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem, A. Arendt, la domination masculine, Bourdieu, Les monuments men, Edsel,

- récit de voyage

- recueil de nouvelles : La maison des miroirs, Connoly,

- (auto)biographie et témoignage : Charles Dickens, Ohl, La déchéance de Mrs Robinson, Summerscale, L'autobiographie, Darwin,

- recueil de poésie

- pièce de théâtre : L'école des femmes, Molière, La locandiera, deGoldoni, Le Lysistrata, Aristophane,

- roman historique

- roman noir/policier/thriller : Elizabeth George, Le lieu du crime/ Le cortège de la mort,

- roman jeunesse

- roman SF/fantasy/imaginaire

- romance et chick-lit

- BD et roman graphique. Adieu Brindavoine, Tardi.

Alors n'hésitez plus à diversifier les genres de vos lectures et à nous rejoindre !

Posté par maggie 76 à 10:29 - - Commentaires [10] - Permalien [#]