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 "Le roman a plus de libertés" ( p. 218) : Avec Bouvard et Pécuchet, Flaubert entreprend une "débalzacionisation" du roman (Biasi). Selon l'auteur lui-même, en le comparant à Nana sorti depuis peu, le livre aura autant de volupté qu'un ouvrage de mathématiques. Bouvard et Pécuchet sont deux anti-Emile, qui après toute une vie de modestes copistes, décident de se retirer à Chavignolles pour y étudier sans maître et avec anarchie toutes les disciplines et toutes les sciences de leur temps en puisant les savoirs dans les livres...

"Une tour de Babel de la sciences " ( Maupassant)  : Après l'achat d'une ferme, nos "deux vieillards abécédaires" ( Thibaudet) s'improvisent agronomes, puis horticulteurs. Mais leur jardin devient un anti-jardin romantique " effrayant" où une pagode chinoise côtoie une cabane brûlée et un tombeau étrusque ayant l'apparence "d'une niche de chien" au milieu des épinards. Après cet échec, ils se consacrent à la chimie : "les bouteilles de chablis, coupées avec du moût, éclatèrent d'elles-mêmes. Alors ils ne doutèrent plus de la réussite" ! Ainsi voguant d'échecs en d'échecs, ils lisent des ouvrages sur la politique, la philosophie et l'éducation... constatant à chaque fois une inadéquation entre les livres et le monde. N'est-ce pas le syndrome du bovarysme ? Ils constatent que le fixisme de Cuvier s'oppose aux théories de Darwin, différentes des théories de Saint-Hilaire ou de Lamarck. En ce qui concerne les gouvernements qui croire ? Rousseau  ou Helvétius ? Faut-il être neptuniste ou plutoniste ? Renvoyant dos à dos tous les discours, les deux cloportes constatent le vacillement de toute vérité et de toutes connaissances.

" Une espèce d'encyclopédie de la bêtise humaine" (Flaubert, Correspondance): Nos deux cloportes s'approprient physiquement ces connaissances, l'un s'affublant d'une couverture et prenant des airs mystiques pour figurer un saint et l'autre se couvrant d'un casque pour figurer un chevalier lorsqu'ils s'improvisent historiens. Que font-ils pour s'approprier des connaissances archéologiques ? Ils créent un musée et entassent un Saint-Pierre, des tuiles rouges, des chaînes, plus proche d'une "quincaillerie" que de pièces authentiques. Ils échouent dans l'éducation de deux enfants qu'ils ont adoptés : les personnages sont-ils bêtes ? La bêtise est-elle dans les livres ? Est-ce un défaut de méthode ? Bien que l'ironie et le discours indirect libre empêchent toute certitude, on constate que ce sont moins Bouvard et Pécuchet les imbéciles que les Chavignollais qui les entourent ou leur manque d'esprit de synthèse. Ne dit-on pas au chapitre VIII qu'ils perçoivent la bêtise " des réclames de journaux", des bourgeois et des propos saisis au hasard et en sont affligés.

"Le comique d'idée" (Flaubert, Correspondance) : cet anti-roman sérielle n'est pas aussi ennuyeux que l'on pourrait l'imaginer même si certains passages sont fastidieux à lire de par leur érudition. L'ironie mordante et le comique sont omniprésents et apte à renverser les idées reçues. Bouvard et Pécuchet s’entraînent à la gymnastique. Voilà comment ils sont décrits : "La campagne étant plate on les apercevait de loin ; - et les villageois se demandaient quelles étaient ces deux choses extraordinaires, bondissant dans l'horizon". Et Pécuchet voit tout en noir car il a attrapé la jaunisse faute de pouvoir trouver une définition du beau... S'ajoutent à cela Le sottisier et le dictionnaire des idées reçues : une deuxième partie, inachevée, aurait été consacrée à la copie de citations par nos deux cloportes. Voici quelques perles :

- " Je comparerais volontiers le cultivateur au moment de la moisson à un général d'armée au moment de la bataille ( A. de Roville, La maison rustique).

- " De quel filtre les Parisiennes se servent-elle pour être toutes jolies au mois d'avril, même celles qui ne le sont pas ? Est-ce un don qu'elles tiennent du serpent qui les a tant aimées depuis le jardin d'Eden ? Amédée Achard, L'illustration.

- "c'est dommage que Molière ne sache pas écrire" ( Fénelon)

- "Cygne : chant du cygne parce qu'il ne chante pas. /  blanc comme un cygne, attendu qu'il y en a des noirs."

" L'ineptie est de vouloir conclure ( Flaubert) : Peut-on apprendre quelques choses dans les livres ? Selon Barthes, les savoirs dans les romans existent mais ils sont transmis d'une manière indirecte, " étoilés". L'écriture de Bouvard et Pécuchet avec la représentation de connaissances instables et des vérités inatteignables n'aboutit-elle pas à la construction d'un savoir, de facto une critique du figement des savoirs ? N'est-ce pas ce qui transparaît dans le passage suivant : "L'art, en de certaines occasions, ébranle les esprits médiocres; - et des mondes peuvent être révélés par des interprètes les plus lourds". (p. 211)

Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Folio, 565 p.

autre roman : Madame Bovary

Quelques ouvrages à consulter : Bouvard et Pécuchet par Thibaudet

Les nouveaux chemins de la connaissance (France culture) : "La bêtise2/5 :  Barthes, lecteur de Flaubert".

Leçon littéraire sur Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, par Jean-Paul Santerre, 130 p.

Fictions du savoir, savoirs de la fiction, Atlande, 320 p.

Lecture commune avec Céline. Son billet ici.