Vagues_Souvenirs_de_l_annee_de_la_peste

 Le théâtre de Jean Luc Lagarce est un théâtre déroutant. P. Pavis le qualifie de "dramaturgie dissolvante" : il n'y a plus d'intrigue ni de personnages caractérisés. Quant à F. Sarrazac, il parle "d'infradramarturgie", avec la disparition du dénouement, l'absence de véritable dialogue... Le texte théâtral lagarcien repose sur le principe de la réécriture, Vagues souvenirs de l'année de la peste étant une réécriture de L'année de la peste de Defoe et Les règles du savoir-vivre dans la société moderne pastiche le manuel des bonnes manières de la baronne de Staffe. Cette réécriture se joue au coeur de son oeuvre elle-même, puisque Histoire d'amour présente des composantes présentes dans Derniers remords avant l'oubli...

"Rien jamais ne se dit facilement" (Juste la fin du monde) : Mais ce qui fait l'originalité du théâtre de Lagarce, c'est son écriture de la répétition, les répliques avançant en spirale, grâce à des autocorrections, à des cristallisations autour d'un mot... L'un des principaux thèmes de Lagarce est l'impossible communication des êtres. bien qu'influencé par l'absurde d'un Ionesco ou d'un Beckett, la tragédie des personnages lagarciens ne se fait pas par une remise en cause du langage mais par une mise en scène de la parole impuissante. Pour éviter le conflit et pour contourner la difficulté de dire, une dame prend la parole et énonce toutes les règles de politesse dans toutes les situations de la vie dans Les règles du savoir-vivre dans la société moderne. L'élaboration de ce catalogue raisonné des règles de politesse - et non de vaisseaux - sert de ressort comique et d'humour souvent noir ou décalé : "Si l'enfant naît mort, est né mort, il faut quand même, tout de même, déclarer sa naissance, déclarer sa naissance et déclarer sa mort et un médecin devra attester que la mort a précédé la naissance"(premiers mots de la pièce) ou lors de "On n'entame pas de conversations. On a l'air triste.On fait un effort"... 

"le complexe de Shéhérazade" (Florence Léca) : Dans Vagues souvenirs de l'année de la peste, on assiste à une suite de monologues formant des fragments de récits - l'épicisation du texte théâtral selon la formule de Bretch - donnant différents points de vue sur la fuite de Londres que laquelle s'est abattue la peste. Evidemment, cette situation morbide et dramatique engendre des conflits, des haines, l'égoïsme... Chaque dialogue est séparée par le symbole suivant (...) exprimant une impossible harmonie entre la parole des personnages, chacun d'entre eux étant enfermé dans leur propre logos... Mais la mort que les personnages fuient, qu'ils cachent par leur logorrhée, ne fait que retarder une mort imminente : les personnages retournent à Londres où se déclenchent le "Grand Incendie". Le personnage lagarcien engage une lutte contre la parole mais aussi contre la mort... Ce théâtre atypique peut paraître au premier abord difficile d'accès, voire déplaisant, ressemblant à un théâtre du quotidien, mais progressivement, on se laisse prendre à sa poésie, à son lyrisme, à sa prose spiralée...

"- L'homme ( Daniel Defoe ?) : De nous, il ne reste pas grand chose... presque rien, quelques mots... des fragments... et puis aussi les objets auxquels nous tenions tant, et la vie encore... A la fin de cette année-là... nous devions déjà être au beau milieu du mois de novembre... l'automne... il pleuvait, la pluie, le vent... A la fin de cette année-là qui... comme chacun sait... qui avait été, par-dessus tout... terrible... " terrible entre toutes... nous pouvions entendre, au hasard des rencontres... des marchands ou vagabonds nous rapportaient ces nouvelles... nous pouvions entendre que dans la ville de Londres, la peste avait achevé son oeuvre... Nous commencions à oser nous réjouir de cela et personne ne s'inquiétait encore... plus qu'il n'est nécessaire en pareil cas... de savoir si l'épidémie cessait le plus naturellement du monde, par la lassitude de la mort... ou par manque de victime... faute de combattant se livrant à elle... (...) ( premières lignes de Vagues souvenirs de l'année de la peste).

Pour en savoir plus sur l'auteur : le site qui est lui dédié ici.

Vagues souvenirs de l'année de la peste, J. L. Lagarce, Les intempestifs.

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, J. L. Lagarce, Les intempestifs,45 p.

Challenge en scène " catégorie Musset", organisé par Bladelor.