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Danoise, Karen Blixen a vécu quelques années en Afrique de 1914 à 1931, au Kenya. Son Afrique, c'est d'abord des paysages sublimes qui suscitent aussitôt la magie de l'atmosphère sous nos yeux, un pays riche, vivant, changeant : "L'immense voûte au-dessus de nos têtes se remplissent lentement de clarté, comme un verre s'emplirait de vin, et soudain, avec une  douceur certaine, les cimes captèrent les premiers rayons du soleil et se mirent à rougeoyer. Toujours aussi lentement, à mesure que la terre s'inclinait vers le soleil, les herbages au pieds des montagnes et les forêts de la réserve massaï prirent une teinte dorée. Puis se fut au tout des faîtes des grands arbres de ma ferme de devenir rouge comme le cuivre" (p. 106).

Mais Karen Blixen, comme on le souligne souvent est une conteuse hors pair. "Nouvelle Shéhérazade", tout ce qu'elle raconte s'apparente aussitôt  au monde des Mille et une nuits et des grands mythes comme L'Odyssée, sont souvent convoqués, ainsi que des allusions à d'autres textes. N'a-t-on pas l'impression d'être au milieu de l'univers des contes orientaux lorsqu'elle décrit Lulu, petite antilope qu'elle a adoptée ? : " toutes ses manières témoignaient de la classe, de la grâce  et de la coquetterie. Elle montra de l'entêtement dès son plus jeune âge et quand je l'empêchais de faire ce qu'elle avait en tête, elle prenait un air qui semblait dire : "tout, mais pas de scène. [...]. elle était si jolie qu'en les [Lulu et Kamante] voyant ensemble, on songeait involontairement à une illustration à rebours de La Belle et la Bête" (p. 99).

Passage obligé des autobiographies d'écrivains, motif littéraire, elle décrit comment elle a commencé à écrire pendant une "année où la pluie fait défaut" : "J'écrivais dans la salle à manger, au milieu des multiples feuilles qui jonchaient la table, car il me fallait régler les comptes et les budgets et répondre aux petites notes désespérées du contremaître. Mes gens me demandaient ce que je faisais, et quand ils apprirent que j'essayais d'écrire un livre, ils virent cela comme une ultime tentative de nous tirer d'affaire, et ils me demandèrent souvent comment j'avançais." (p. 70). Son écriture imagée est magnifique, employant souvent des figures d'analogie très expressives : " Knudsen faisait une figure insolite dans une ferme des hautes terres, car c'était un marin corps et âme, et l'on avait l'impression d'avoir recueilli un vieil albatros malade aux ailes rognées". (p. 84)

Mais l'Afrique de K. Blixen, c'est aussi la relation à l'autre : elle découvre, émerveillée, différents us et coutumes et nous dévoile les habitudes, modes de vie des "squatters" de sa ferme ou des colons à travers diverses anecdotes. Chaque page vibre comme un hommage, un hymne à l'Afrique, qui est sa passion, sa folie... Kamante - son cuisinier, le peuple Kikuyu, Farah, les Massaïs, Denys, les lions, Nairobi et sa ferme emplissent les pages de ses souvenirs. La séparation avec ce pays est émouvant et déchirant, dans la dernière partie les "temps difficiles" : " Jusque-là, j'en avais fait partie, la sécheresse avait été une maladie de mon sang, la floraison de la plaine avait formé comme une nouvelle robe. Maintenant, le paysage se séparait de moi, il se retirait un peu pour m'observer, et aussi pour que je le voie nettement et comme un tout". (p. 434). Son imagination n'empêche pas ses analyses d'être fines et pleines de sensibilité, sans idéalisme. Ce magnifique autoportrait, pudique car la romancière danoise parle assez peu d'elle, nous montre un auteur hors pair et original : chasseuse, famer (elle gère sa plantation de café) observatrice et conteuse... car ce roman nous envoûte par le pouvoir de ses images...

Karen Blixen, La ferme en Afrique, p. 506, Folio.