Les_vestiges_du_jourvestiges

Né en 1954, Ishiguro est un romancier britannique, d'origine japonaise. C'est en se posant la question, "si j'avais vécu pendant la période des guerres mondiales, qu'aurai-je fait ? comment aurai-je réagi ?", qu'il écrit Les vestiges du jour*.Son interrogation s'incarne dans la personne de Mr Stevens.

Véritable "butler" anglais au service d'une maison distinguée, Mr Stevens sert avec loyauté et dignité, pendant de longues années, Lord Darlington.  En 1959, à la mort de celui-ci, il reste dans la vieille demeure, rachetée par un riche américain. Lorsqu'un majordome prend la parole, c'est pour nous narrer ses journées de travail, ses problèmes de personnel... Justement, un manque d'employés ainsi qu'une lettre d'une ancienne intendante, Miss Kenton, qui semble vouloir revenir à Darlington Hall, incite le majordome Stevens à entreprendre un petit périple pour la rencontrer, dans le West Country. Progressivement, le déroulement de ces six jours de voyage, dévoile sous un récit empli de retenue, bien des drames personnels et historiques. Ses souvenirs ressurgissent peu à peu pour former une fresque des années 30, dans la haute société anglaise.

C'est avec beaucoup de distinction et d'élégance que Mr Stevens aborde les problèmes de sa profession : qu'est ce qu'un grand majordome ? Pour lui, "les grands majordomes sont grands parce qu'ils ont la capacité d'habiter leur rôle professionnel" et "ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C'est, je l'ai dit, une question de dignité". Mais n'est-ce qu'une histoire de quotidien et de domestiques ? Aveuglé par son attachement aux convenances et aux valeurs qu'il s'impose, Mr Stevens n'a pas entièrement conscience des réalités politiques qui se trament chez Lord Darlington. Les vestiges du jour, alliant histoire individuelle et l'histoire après la Première Guerre Mondiale, est une large réflexion sur des problèmes moraux et historiques. A-t-il eu raison de renvoyer ces domestiques juives pour obéir avec loyauté aux ordres de son maître ? N'est-il pas passé à côté du bonheur en sacrifiant l'amour de Miss Kenton au profit de son professionnalisme ? Devait-il continuer à servir Lord Darlington malgré son rapprochement avec les chemises noires et ses rencontres officieuses avec les Allemands ?

L'écriture élégante, délicate, pleine de nuances de Ishiguro se déploie pour peindre des personnages qui sont loin d'être manichéens. Les subtilités de l'écriture transcrivent les méandres des réflexions de Mr Steven et de son évolution. Une impression de mélancolie se dégage de ce récit d'une sourde tristesse ; mais non désespéré. Le récit n'est d'ailleurs pas dénué d'humour, notamment par les réflexions sur le badinage ou par le décalage comique né du sérieux du personnage contrastant avec des situations cocasses. Les vestiges du jour est une réflexion profonde sur l'humanité et l'histoire dans une prose magnifique et raffinée...

Les vestiges du jour, Ishiguro, Folio, 338 p.
* making off, Les vestiges du jour, réalisé par James Ivory, avec Emma Thompson, Antony Hopkins, 2h08, 1993.