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"Lily savait qu'il n'est rien dont la société se venge plus durement que d'avoir couvert de sa protection des gens qui n'ont pas su en profiter : c'est pour avoir trahi sa complicité que le corps social punit le coupable qui se laisse prendre. Et, dans le cas présent, il n'y avait pas de doute sur l'issue"...

Edith Wharton a su délicieusement peindre la société new-yorkaise, pour l'avoir fréquentée. Elle la décrit admirablement dans Chez les heureux du monde, qui raconte la destinée de Lily Bart, jeune fille sans appui et sans argent, évoluant dans les hautes sphères de l'aristocratie New-yorkaise : elle est admirée pour sa beauté "décorative" et adulée par tous les hommes qui l'approchent. "Au-delà" - devise de Lily - des dorures, des faux-semblants et des artifices se cachent des codes impitoyables à ne pas transgresser. Les rumeurs et les médisances de sa propre classe sociale briseront sa réputation pourtant sans tache.

Il y a un peu de Proust dans cette description d'une société new-yorkaise, qui vit régentée par ses propres codes, comme la coterie des Verdurin, le côté de Guermantes... Féroce satire des arrivistes, des aristocrates, la plume sans concession et ironique d'Edith Warthon n'épargne personne, pas même son héroïne lucide mais attachée à des valeurs qui la perdront. Les splendeurs et les misères de Lily sont le reflet d'une aristocratie décadente, bientôt supplantée par une nouvelle caste. Sous les froufrous des jupes, les grandioses réceptions, les bals, les masques tombent.
Il y a un peu de Jane Austen dans la destinée de héroïne, qui oscille au-dessus d'un gouffre, entre argent et mariage. Tragédie sociale, Chez les heureux du monde est aussi un tragédie de l'amour. Entre le riche mariage qu'elle rêve de faire et son amour pour Selden, elle hésite mais le poids de la société et ses choix, faits en dépit des conventions, transformeront sa vie en une poignante tragédie.
Cependant l'écriture d'E. Wharton est inimitable dans sa poésie et dans sa mélancolie et on souffre, on frémit et on pleure en même temps que l'émouvante miss Bart.  On ressort de cette lecture, ébloui par la fluidité et la beauté de l'écriture de cette romancière mais aussi étreint par une grande tristesse pour le sort de l'éhéroïne. Un livre à lire absolument pour sa délicate peinture des moeurs américaines du début du XXeme siècle et découvrir une héroïne hors du commun...

Chez les heureux du monde, Edith Wharton, Livre de poche, 427 p.

Autres romans : Xingu, Le triomphe de la nuit

Challenge Edith Wharton  de Titine. Lu aussi par Lilly.