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Lorsque l'on ne connaît pas l'oeuvre d'un auteur, on s'interroge avant d'ouvrir la première page, sur l'histoire qu'il va nous raconter, sur son écriture... Dans quel genre d'atmosphère va-t-il nous emmener ? Et parfois, on découvre des livres extrêmement drôles, attachants et étranges, comme Testament à l'anglais, qui est une oeuvre foisonnante et caustique.

Sous couvert d'écrire la fresque d'une famille anglaise, les Winshaw, c'est toute la société contemporaine qui est dénoncée. Jonathan Coe critique le pouvoir néfaste d'une élite abusant de son argent et de son pouvoir. Les pages qui dénoncent l'élevage intensif de Dorothy, l'une des filles de la famille Winshaw, sont insoutenables de cruauté et d'horreur mais se terminent par une pirouette : le mari de Dorothy, George, se suicide, ne supportant plus cette femme sans coeur, massacrant ses bêtes. Le mot de la fin est ce titre d'un entrefilet dans un journal : "un fermier pervers se donne la mort par amour pour un veau !". Henry, homme politique, commente la politique comme une "mascarade", "une farce sinistre". Les situations loufoques se succèdent, notamment, dans les réponses sibyllines de Henry lors d'une interview : ..."Et ainsi, en consultant la transcription de ce débat, j'ai découvert que lorsque le docteur Gillam a soulevé la question d'une restriction délibérée des subventions pour préparer le terrain de la privatisation, la réponse de Winshaw a été : "17 000 000 en cinq ans 12, 3 % du PNB 4 % de plus que la CEE 35 % supérieur à l'URSS 34 000 MG pour chaqueHAS x 19,24 en termes réels 9,586 pour chaque FHSA rectifications saisonnières à 12 900 000 + 54,67 a 19 % incl TVA s'élevant à 57 % dépendant de l'IPR par le IHSM l 4,52 la Sécurité sociale est entre de bonnes mains avec nous"" ! La satire de la politique est féroce et atteint même la politique contemporaine avec un très long chapitre consacré à la guerre du Moyen Orient...

Des excentriques, des excentriques et encore des excentriques ! Chaque chapitre est consacré à un personnage différent mais le rôle de Michael est bien plus important et récurrent : fantasque et vivant depuis des années coupé du monde à cause d'un film qui l'a traumatisé, il a ainsi commencé à écrire la saga des Winshaw :  "Par une curieuse ironie cette même Tabitha Winshaw, aujourd'hui âgée de quatre-vingt-un ans et pas plus saine d'esprit qu'elle ne l'a été durant les quarante cinq dernières années, se trouve être, amis lecteurs, le mécène, du livre que vous tenez en main." Tabitha, considérée comme une vieille folle perd son frère préféré dans la tourmente de la guerre en 1940 : elle croit aussitôt à un meurtre. Sa folie meurtrière est plutôt risible et tendrait à nous faire accroire à sa folie : " Parmi les instruments dont sa violence se munit pour attaquer Lawrence, on compta des chandeliers, des parapluies de golf, des couteaux à beurre, des lames de rasoir, des cravaches, un luffa, un mashie, un niblick, une trompe de guerre afghane d'un considérable intérêt archéologique, un pot de chambre et un bazzoka". 6 pages plus loin et 19 ans plus tard, le manoir des Winshaw est le théâtre d'un deuxième meurtre. Tabitha est internée mais décide de faire écrire l'histoire de sa famille. Lawrence, son frère, a-t-il été capable de commanditer le meurtre de son frère Geoffroy ?

Cette galerie haute en couleurs, avec des personnages aussi farfelus les uns que les autres, permet à Jonathan Coe de débusquer les travers d'une élite dirigeante où un galeriste choisit les tableaux en fonction du minois des jeunes artistes, un monde où tout s'achète... Tous les sujets, finance, politique, le milieu de l'édition, celui de la télévision anglaise passent au crible de l'humour de Coe. Quel talent ! Lecteurs, on croit entrer de plain-pied dans un polar mais qui s'est révélé être une satire du pouvoir et de la classe dirigeante. Ce serait gâcher votre plaisir de lecture que de vous emmener dans de nouvelles et longues citations et remarques, découvrez plutôt l'atmosphère caustique de ce livre en  l'ouvrant...  Testament à l'anglaise est une histoire longue, complexe, foisonnante, qui mêle histoire et fiction,  destin individuel, celui de Michael et la vie sous l'Angleterre du XXeme siècle. Où commence la fiction ? Où prend fin la réalité ? Jonathan Coe brouille les pistes créant un livre assurément original et polémique.

La fin du roman est entièrement constituée de rebondissements, suivie d'une note de l'auteur encore plus surprenante. Article de journaux, extraits de journal intime, récit à la première personne, la narration dynamique nous décrit à la fois les tribulations de l'écriture d'un manuscrit et la rocambolesque aventure d'un anti-héros qui va même être filé par une 2 CV... Ce roman est remarquablement étrange, plein d'humour et imprégné de références cinématographiques et littéraires.  L'illusion baroque n'est jamais loin de ce livre déconcertant et certes inclassable.

Jonathan Coe, Testament à l'anglaise, Folio, 677 p.