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Qui ne connaît pas le "bovarysme" ? Ce néologisme a été formé à partir du nom de la célèbre héroïne de Flaubert ( biographie ici) : Emma Bovary. Cette dernière est la fille d'un riche fermier. Son père blessé est soigné par Charles Bovary, un homme médiocre ayant fait un mariage médiocre dont le père est un ancien noceur ruiné. Charles, attiré par cette jeune fille, va l'épouser à la mort de sa première femme. Mais Emma, dès les premiers jours de son mariage ressent déjà une inadéquation entre ses rêves et la réalité : "Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres" . Partagé entre sa prosaïque vie et ses rêves romanesques, Emma déchante et déchoit.

Classique parmi les classiques, Emma Bovary m'avait pourtant fait une effroyable impression lorsque je l'ai lu, pour la première, fois jeune. Avec le temps, on s'aperçoit que la médiocrité décrite et la narration de l'ennui quotidien, des petits riens d'une vie peut provoquer un sentiment de rejet. Cependant à y regarder de plus près, Emma Bovary n'est pas seulement un chef-d'oeuvre de réalisme, il est aussi une réflexion sur la vie, la mort, l'amour.

Emma Bovary est un personnage emblématique : elle incarne la désillusion d'un personnage confronté à une vie décevante. Emma est imprégnée de lectures de Lamartine et Chateaubriand et elle se voit obligé de subir la "conversation de Charles [qui] était plate comme un trottoir de rue". Sa vie est morne ; l'ennui, le quotidien ronge l'héroïne et le bal chez le marquis de Vaubyessard ne va faire qu'exacerber ses rêves de luxe (fin première partie). Son déménagement à Yonville bouleverse-t-elle sa vie ? Elle qui dit détester "les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature", elle y retrouve la même routine et des personnages insignifiants. Bovary est plus stupide que jamais et ne comprend pas sa femme. Il passe à côté de sa vie mais sans se poser de questions, sans souffrir. Quant à Rodolphe, l'amant d'Emma, c'est un rustre : il n'est qu'une désillusion supplémentaire dans la vie de l'héroïne.

Roman scandaleux parce que l'auteur ne condamne pas son héroïne, Madame Bovary ne fait pas l'éloge de l'adultère mais montre la condition de la femme mal mariée au XIXeme siècle. L'auteur ne condamne pas la lecture de romans mais un certain romantisme larmoyant. A chaque événement, Emma se projette dans les rêves décrits dans les livres : pour elle le coup de foudre est annoncé par des éclairs, des tempêtes... Son voyage avortée avec Rodolphe devait lui faire découvrir des villes dont les dômes seraient d'or, et elle est "en plein Walter Scott" lorsqu'elle assiste pour la première fois à un opéra... Le bovarysme, pour schématiser, c'est prendre la fiction pour la réalité. Surtout, il dénonce violemment, à mots couverts, l'étroitesse d'esprit des personnages, leur médisance, leur suffisance. Le curé se dit "guérisseur" des âmes mais lorsqu'Emma lui dit souffrir, ce dernier lui répond qu'il souffre aussi de la chaleur et puis du moment qu'il y a du feu et de la nourriture, de quoi se plaindrait-on ?

La lecture de ce roman de Flaubert réussit à faire surgir tout un monde médiocre et désenchanté, tout en intéressant le lecteur sur le sort de sa malheureuse héroïne. Cette relecture a été une belle redécouverte.

Flaubert, Madame Bovary, Petits classiques Larousse, 318 p.