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"Il leur avait semblé à tous trois que c'était une bonne idée d'acheter ce cheval. Même si ça ne devait servir qu'à payer les cigarettes de joseph. D'abord, c'était une idée, ça prouvait qu'ils pouvaient encore avoir des idées. Puis ils se sentaient moins seuls, reliés par ce cheval au monde extérieur, tout de même capables d'en extraire quelque chose, de ce monde, même si ce n'était pas grand chose, même si c'était misérable, d'en extraire quelque chose qui n'avait pas été à eux jusque-là, et de l'amener, jusqu'à leur coin de plaie saturé de sel, jusqu'à eux trois saturés d'ennui et d'amertume. C'était ça les transports : même d'un désert, où rien ne pousse, on pouvait encore faire sortir quelque chose, en le faisant traverser à ceux qui vivent ailleurs, à ceux qui sont du monde". L'incipit commence donc par la mort d'un cheval, acheté depuis peu par Joseph, qui vit avec sa soeur Suzanne et sa mère, dans l'Indochine coloniale. Cette "déveine" s'accumule aux autres malheurs de cette famille : la mère, ancienne institutrice, à la mort de son mari, a travaillé pendant dix ans pour des salaires de misère, afin d'acheter une concession. Malheureusement, ce bout de terre inondable les a amenés à la ruine...

Ce roman inspiré de la vie de Duras (biographie ici) est structuré autour de deux parties. D'abord, une première partie qui évoque surtout le passé, notamment la construction d'un barrage pour arrêter les vagues et pouvoir cultiver la plaine : l'espoir et le désespoir ou les moulins de Don Quichotte. La mère s'obstine à vouloir construire un avenir pour ses enfants mais finalement il ne reste que la désillusion. Dès les premières lignes le désespoir est palpable, tout semble vain et sans issue... "Bientôt la mère s'endormit tout à fait. En tout d'un coup, la tête ballante, la bouche entrouverte, complètement en allée dans le lait du sommeil, elle flotta, légère, dans la pleine innocence. On ne pouvait plus lui en vouloir. Elle avait aimé démesurément la vie et c'était son espérance infatigable, incurable, qui en avait fait ce qu'elle était devenue une désespérée de l'espoir même. Cet espoir l'avait usé, détruite, nudifiée à ce point que son sommeil qui l'en reposait, même la mort, semblait-il, ne pouvait plus le dépasser."

La deuxième partie est centrée sur Joseph : le ton change, avec une intrigue amoureuse et les personnages évoluent. Les lieux changent aussi, la ville, mais le désespoir reste.

Dans un style oral, Duras raconte la vie de trois personnages, non sans une certaine ironie qui apparaît en creux. Aucun d'eux ne ressortira indemne mais une pointe d'optimiste apparaît à la fin. On perçoit dans cette autobiographie romancée quelques caractéristiques du Nouveau Roman : l'intrigue, les personnages se délitent... Des personnages médiocres, la dérision de l'événement, Un barrage contre le pacifique est un texte désespéré mais sans lyrisme. Un livre qu'on n'oublie pas de sitôt...