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Rose à crédit, Elsa Triolet, Folio, 300 p.

Martine est née dans la misère. Lorsqu'elle monte à Paris, exercer son métier de manucure, elle y rencontre un amour d'enfance idéalisé, Daniel Donelle, rosiériste, qui rêve de créer la rose parfaite. Pour Martine, la beauté se situe dans le confort moderne et les objets. Leur amour s'étiole peu à peu, ne résistant pas aux objets de leur passion véritable.

Rose à crédit, titre qui concentre les deux thèmes majeurs de ce roman méconnu d'Elsa Triolet, stigmatise subtilement la consommation de masse. Dans une prose sobre, pleine de références culturelles, on assiste à l'ascension et à la chute de l'héroïne, dans le contexte de l'après-guerre, décrit d'une manière réaliste. Martine, née dans la pauvreté, voue un culte immodéré aux objets. Elle se constitue un appartement tout droit sorti d'un magazine : les objets l'envahissent au point d'oublier de vivre, au point de ne pas voir que Danielle s'est lassé d'elle et de sa vie consumériste. Lorsqu'elle ouvrira enfin les yeux, ce ne sera que pour constater l'ampleur des désastres. Le sujet de ce roman est encore brûlant d'actualité... Ce récit est aussi aussi un hymne à l'amour impossible. En voici deux extraits

"Parfumés, aérés, silencieux, capitonnés, antiseptiques, polis, aimables, souriants, fleuris, étaient les salons de l'Institut rose et bleu ciel... Flacons, écrins, colifichets, lingerie, transparences, étincellements. Les femmes, sorties des mains des masseuses, manucures, coiffeurs, comme repeintes à neuf, fraîches et euphoriques. Martine, manucure, se trouvait au coeur de son idéal de beauté, elle vivait à l'intérieur des pages satinées d'un magazine de luxe." (p. 71).

"L'amour de Martine était fait d'un matériau impérissable, tel qu'on en concevait jadis. Y a-t-il donc des passions anachroniques ? Personne n'est allé chercher dans les dossiers de la cour d'assises une réponse à cette question. D'ailleurs pourquoi chercher la réponse dans les statistiques du crime ? ... La passion ne se mesure pas au crime... Pourtant elle faisait penser au crime, la passion totale de Martine. Pas une passion  de série, pas du préfabriqué, de la matière plastique. Et c'est pour cela que des mots se sont mis à parler de la passion profonde et noire comme la nuit, de ce que ces ténèbres empêchent de voir  dans ses profondeurs. De Martine, se tenant à l'entrée de la nuit, à l'orée d'une sombre forêt, y attirant le voyageur, l'y entraînant... Daniel la suivait, c'était un homme." (p. 99)